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Petite épistémologie de la créativité - première partie

(Sous-titre provisoire: De la contrainte nécessaire.) Une des choses qui font de l’Homme un être vraiment étonnant est sa capacité à in...

mercredi 26 novembre 2014

Rosalie


Voici un petit texte que j'ai écrit pour mon amie Nathalie qui me parlait de son beau métier : intuitif, spontané, bariolé de folie, de travail, de doute et de richesse. J'ai cherché à raconter son ressenti ineffable et merveilleux. C'est elle qui parle.


"Je vous présente Rosalie.

Rosalie et moi sommes amies depuis longtemps maintenant. Au début, elle faisait simplement partie de mon paysage amical, sans que je lui prête plus d'attention que cela, mais depuis quelques mois tout a changé. Rosalie est devenue ma meilleure amie.

C'est étrange comme les choses sont faites. Je me rends compte maintenant que Rosalie a toujours été là, qu'elle a toujours su trouver les mots, qu'elle a toujours voulu que je sois bien, et moi je ne l'entendais pas, ou bien j'entendais sa voix au loin, comme un écho auquel je ne voulais pas donner de résonance. Pourquoi l'écouter? Ce qu'elle me suggérait était fou, hors de considération. Que je lâche mon boulot ? Que je suive mes envies inconsidérées ? Vous n'y pensez pas. Rosalie était folle, j'avais ma vie et tout était pour le mieux. Je tentais de m'en persuader et j'y parvenais plutôt bien. Jusqu'au jour où je n'y suis plus parvenue. Plus du tout. C'est à ce moment que Rosalie m'a ouvert les bras. Je voyais dans son œil malicieux et néanmoins chaleureux qu'elle m'attendait depuis longtemps. Très longtemps. Je voyais, à sa manière de m'accueillir, ferme, résolue et confiante, qu'elle savait que je viendrais, tôt ou tard, et qu'il était temps que j'arrive parce que la route à faire était encore longue...

Rosalie et moi avons une relation étroitement intime. Je ne peux rien lui cacher. Quand je veux garder pour moi certaines choses, des choses qui font mal, des choses dont on n'est peu fier, des faiblesses, des choses ridicules, des choses qu'on ne veut pas montrer car elles semblent ne servir à rien d'autre qu'à parasiter l'existence, comme des réactions triviales, peut-être immatures, impolies et sûrement inutiles, alors Rosalie n'est plus vraiment elle-même. Elle est insatisfaite. Je vois bien qu'il lui manque quelque chose. Elle ne s'amuse plus. Je lui propose de se contenter de toute la matière qu'elle a déjà et je résiste à lui montrer ces choses qu'elle demande à voir. Mais non. Elle est intransigeante. Le petit truc que je me refuse à lui donner semble être la seule chose dont elle a le plus besoin, là, maintenant. Elle veut tout ! Ce que j'ai de faible comme de fort, de beau comme de laid, de grand comme de petit, de riche comme de pauvre, de lumineux comme de noir. Alors je suis bien obligée de lui donner tout de moi avec une sincérité crue. Sans jugement d'aucune sorte, Rosalie prend. Avec enthousiasme, elle prend tout. D'un grand geste ravi, elle se saisi de tout ce qui me fait, et bizarrement, par je ne sais quelle magie, elle transforme mes états d'âme les moins glorieux en une chose merveilleusement humaine. De tout ce que je suis et ce que je donne, Rosalie en fait une matière humaine universelle, belle et nuancée, surprenante et simple à la fois, imprévisible et toujours juste cependant. Elle m'oblige à me réconcilier avec moi-même à chaque instant. Elle m'entraîne à être intégralement moi.

J'ai appris à lui faire confiance et à tout lui montrer, sans plus me poser de question. Ainsi, elle et moi, avançons main dans la main, nous avançons sereinement et solidairement.

Rosalie a besoin de sincérité car là où nous allons, nous ne pouvons pas y aller sans.

Elle et moi allons à la rencontre de l'autre. Cet autre est souvent âgé, assis sur une chaise dans une maison de retraite, allongé sur un lit dans une chambre impersonnelle. Le regard parfois absent, l'esprit ailleurs, recroquevillé dans les quelques souvenirs de toute une vie ou bien perché dans un des recoins de l'univers, cet autre, personne ne le regarde plus vraiment. Quand Rosalie et moi arrivons, nous savons ce que nous avons à faire : une chose simple et terriblement compliquée à la fois, un « tour de magie » en quelques minutes.

Je vois Rosalie s'avancer vers cet autre. Gonflée à ras-bord de toute sa personne, remplie de l'intégralité de ce qu'elle est, elle lâche prise et déconnecte. Elle n'est plus qu'écoute. Improvisant une parole amusante, elle crée un monde nouveau à partir des petits objets sur lesquels se pose son œil réceptif. Une chambre sans attrait, des tuyaux fins et une poche de liquide, deviennent un bord de rivière où il fait bon pêcher de gros poissons tout mous. Un lit familier devient un tapis volant dominant aussi bien le pays des merveilles qu'un coin de Normandie où une grosse fermière trait des vaches récalcitrantes. Rosalie s'amuse mais elle ne peut s'amuser seule. Elle doit aller chercher cet autre, où qu'il soit, établir un lien, provoquer une réaction. Quand elle le trouve, ce lien avec l'autre, il lui faut l'entretenir et prolonger l'amusement collectif.

Rosalie ne peut trouver ce lien que si elle est sincère et juste, et elle ne peut être sincère et juste que si elle se fait confiance. Une confiance aveugle en ce qu'elle est et en son ressenti. Une confiance en ce qu'elle fait car ce qu'elle fait a du sens, véritablement. Alors seulement elle peut écouter l'autre silencieux. Entendre ce qu'il ne dit pas. Le trouver, où qu'il soit, et le prendre par la main. Lui montrer des choses qu'il ne voit pas et l'amuser, pour quelques précieuses minutes qui continueront à s’égrainer dans son esprit bien après que Rosalie soit partie.

Si Rosalie est incomplète, qu'elle ne se rend pas totalement disponible à l'assaut de spontanéité qui permet à la magie d'opérer, alors Rosalie ne s'amuse pas. Elle est à côté, elle n'est ni juste ni sincère dans son propos, dans le regard qu'elle porte autour d'elle. Elle devient sourde. Elle n'amuse alors personne, ou elle n'amuse pas vraiment. Pour être complète, Rosalie a besoin de moi. Je dois tout lui donner sans faire la fine bouche, sans douter de l'intérêt et de l'utilité de certains de mes traits. Je dois être intégrale autant qu'intègre. Je suis la matière première de Rosalie, sa source la plus précieuse, intarissable et en continuel mouvement.

Je suis Nathalie. Je suis Rosalie et je suis un clown."


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