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Petite épistémologie de la créativité - première partie

(Sous-titre provisoire: De la contrainte nécessaire.) Une des choses qui font de l’Homme un être vraiment étonnant est sa capacité à in...

vendredi 14 octobre 2016

Shams de Tabriz ou les "quarante règles de la religion et de l'amour".

«  Cher Ella,

Votre lettre m’a trouvé alors que je m’apprêtais à quitter Amsterdam pour le Malawi. Je dois aller y prendre des photos des habitants d’un village. Si tout va bien, je serai de retour dans quatre jours. Puis-je le souhaiter ? Oui. Puis-je l’imposer ? Non !  Tout ce que je peux faire, c’est espérer vivre un jour de plus. Le reste n’’est pas entre mes mains. C’est ce que les soufis appellent le cinquième élément : le vide. Un élément divin inexplicable et incontrôlable que nous, êtres humains, ne pouvons comprendre, et dont pourtant nous devrions toujours être conscients.
Je ne crois pas qu’il soit bon de « suivre le courant », si par là vous voulez dire ne montrer ni intérêt ni implication dans le processus. Mais je crois au respect du cinquième élément.
J’ai passé un accord avec Dieu. Quand je suis devenu soufi, j’ai promis à Dieu De faire ma part aux mieux de mes capacités et de lui laisser le reste, et à lui seul.  J’accepte le fait que certaines choses soient au-delà de mes limites. Je n’en vois que des parties, comme des fragments d’un film qui flottent dans ma mémoire, mais le projet d’ensemble dépasse mon entendement.
Vous pensez que je suis pieux. Je ne le suis pas. Je suis spirituel. C’est différent. Il ne faut pas confondre religiosité et spiritualité, et le fossé entre les deux n’a jamais été aussi profond qu’aujourd’hui.
Savez-vous que Shams de Tabriz disait que le monde est un énorme chaudron et que quelque chose d’essentiel y cuit ? Nous ne savons pas encore quoi. Tout ce que nous faisons, sentons ou pensons est un ingrédient  de cette mixture. Nous devons nous demander ce que nous ajoutons au chaudron. Y ajoutons-nous du ressentiment, des animosités, de la violence ? Ou y ajoutons-nous de l’amour et de l’harmonie ?
Et vous, chère Ella ? Quels ingrédients pensez-vous ajouter au ragoût collectif de l’humanité ? Chaque fois que je pense à vous, l’ingrédient que j’ajoute, c’est un grand sourire. 
Aziz. »

Extrait du roman « Soufi, mon amour », d’Elif Shafak. 



Sur l'auteur:

Fille de diplomate, Elif Shafak est née à Strasbourg en 1971. Elle a passé son adolescence en Espagne avant de s'établir en Turquie. Après un doctorat en sciences politiques, elle a un temps enseigné aux Etats-Unis. Elle vit aujourd'hui à Istanbul. Internationalement reconnue, elle est notamment l'auteur de La bâtarde d'Istanbul, de Bonbon Palace et de Lait noirSoufi, mon amour est l'un des plus grands succès de librairie des dernières années en Turquie. (note de l'édition 10/18, 2011)

 Ce magnifique roman retrace la relation entre le poète Rûmi et le derviche Shams de Tabriz qui ont vécu au 13ème siècle. Ces deux sages, rebelles et libres, hérétiques à l’époque, ont noué des liens incroyablement forts, d’une amitié qui dépasse les conventions humaines.

Leur quête spirituelle respective, que la complémentarité des deux hommes permet de mener au plus près de la sagesse, les amènent à questionner leur égo qui est l’élément le plus entravant sur le chemin de la spiritualité appliquée, vivante, sincère, véritable et désintéressée. Pour cela ils vont tout perdre, ruiner toutes les apparences et les faux semblants, et tout gagner en retour, mais non sans souffrir de façon monumentale.

Outre cela, ce roman donne une lecture du Coran tout à fait magnifique, ouverte et profonde, mettant en relief l’étroitesse malheureuse des intégristes qui ne se contentent que d’une lecture superficielle du texte.

Le petit extrait que j’ai choisi ici vient d’une correspondance que deux personnages vivant à notre époque entretiennent, suite à la lecture d’un manuscrit relatant justement l’histoire belle et tragique de Shams et Rumi (histoire vraie). La vie de ces deux personnages va prendre un tourment inattendu, inspiré par le souffle de liberté et de vérité de l’histoire des deux anciens amis.
Shams, le derviche, l’ami du poète Rûmi, après avoir parcouru le monde, a établi quarante règles d’une profonde sagesse.

En voici quelques unes :

« Il y a plus de faux gourous et de faux maîtres dans ce monde qu’il n’y a d’étoiles dans l’univers. Ne confonds pas les gens animés par un désir de pouvoir et égocentriques avec de vrais mentors. Un maître spirituel authentique n’attirera pas l’attention sur lui ou sur elle, et n’attendra de toi ni obéissance ni admiration inconditionnelle, mais t’aidera à apprécier et à admirer ton moi intérieur. Les vrais mentors sont aussi transparents que le verre. Ils laissent la lumière de Dieu les traverser. »

« La manière dont tu vois Dieu est le reflet direct de celle dont tu te vois. Si Dieu fait venir surtout de la peur et des reproches à l'esprit, cela signifie qu'il y a trop de peur et de culpabilité en nous. Si nous voyons Dieu plein d'amour et de compassion, c'est ainsi que nous sommes. »

« La voie de la vérité est un travail de cœur, pas de tête. Faites de votre cœur votre principal guide! Pas de votre esprit. Affrontez, défiez et dépassez votre nafs (égo) avec votre cœur. Connaitre votre ego vous conduira à la connaissance de Dieu. »

« Chaque lecteur comprend le Saint Coran à un niveau différent, parallèle à la profondeur de sa compréhension. Il y a quatre niveaux de discernement. Le premier est la signification apparente, et c'est celle dont la majorité des gens se contentent. Ensuite, c'est le niveau intérieur. Le troisième niveau est l'intérieur de l'intérieur. Le quatrième est si profond qu'on ne peut le mettre en mots. Il est donc condamné à rester indescriptible. »

« Est, Ouest, Sud, ou Nord, il n’y a pas de différence. Peu importe votre destination assurez-vous seulement de faire de chaque voyage un voyage intérieur. Si vous voyagez intérieurement, vous parcourez le monde entier et au-delà. »

« Les sages-femmes savent que lorsqu’il n’y a pas de douleur, la voie ne peut être ouverte pour le bébé et la mère ne peut donner naissance De même pour qu’un nouveau Soi naisse, les difficultés sont nécessaires. Comme l’argile doit subir une chaleur intense pour durcir, l’amour ne peut être perfectionné que dans la douleur. »

«  Tu peux étudier Dieu à travers toute chose et toute personne dans l'univers parce que Dieu n'est pas confiné dans une mosquée, une synagogue ou une église. Mais si tu as encore besoin de savoir précisément où Il réside, il n'y a qu'une place ou Le chercher : dans le cœur d'un amoureux sincère. »
« Ne tente pas de résister aux changements qui s’imposent à toi. Au contraire, laisse la vie continuer en toi. Et ne t’inquiète pas que ta vie soit sens dessus dessous. Comment sais –tu que le sens auquel tu es habitué est meilleur que celui à venir ? »

« Il est facile d’aimer le Dieu parfait, sans tache et infaillible qu’il est. Il est beaucoup plus difficile d’aimer nos frères humains avec leurs imperfections et leurs défauts. Sans aimer les créations de Dieu on ne peut sincèrement aimer Dieu. »

« La seule vraie crasse est celle qui emplit nos cœurs. Les autres se lavent. Il n’y a qu’une chose qu’on ne peut laver à l’eau pure : les taches de la haine et du fanatisme qui contaminent notre âme. On peut tenter de purifier son corps par l’abstinence et le jeune, mais seul l’amour purifiera le cœur. »

« Tout l’univers est contenu dans un seul être humain : toi. Tout ce que tu vois autour de toi, y compris les choses que tu aimes guère, y compris les gens que tu méprises ou détestes, est présent en toi à divers degrés. Ne cherche donc pas non plus ton Sheitan hors de toi. Le diable n’est pas une force extraordinaire qui t’attaque du dehors. C’est une voix ordinaire en toi. »

« Si tu veux changer la manière dont les autres te traitent, tu dois d’abord changer la manière dont tu te traites, Tant que tu n’apprends pas à aimer, pleinement et sincèrement, tu ne pourras jamais être aimée. Quand tu arriveras à ce stade, sois pourtant reconnaissante de chaque épine que les autres pourront jeter sur toi. C’est le signe que, bientôt, tu recevras une pluie de roses. »

« Ne te demande pas ou la route va te conduire. Concentre-toi sur le premier pas. C’est le plus difficile à faire. »

Voilà, il y en a quelques autres mais je ne vais pas toutes les reproduire ici sinon on dira de moi que je suis pieuse, ce qui est loin d’être le cas.

Pour finir, voici un petit poème, très court, qui résume en quelques mots, le fin mot de l’histoire. C’est Suleiman l’ivrogne qui déclame ces quelques vers du poète Omar Khayyam, haut et fort, au milieu d’une taverne moyenâgeuse et animée, après s’être fait vertement tancé par quelques intégristes en quête de bagarre :

« Bois ! Car tu ne sais pas d’où tu viens ni pourquoi ;
Bois ! Car tu ne sais pas pourquoi tu avances ni vers où. »


Ce roman, best seller en Turquie et bien ailleurs, éclaire ce qu’est l’amour au sens le plus élevé. J’en conseille vivement la lecture.

samedi 8 octobre 2016

Le récit d'Anatoli

Extrait du livre Entering the Circle, par Olga Kharitidi

.« Anatoli ne m’avait encore jamais parlé de l’Altaï et j’étais curieuse d’entendre ce qu’il avait à en dire.
- Bon, comme tu le sais, je suis chasseur. Pas seulement parce que symboliquement j’aime à débusquer le sens des choses, mais aussi littéralement : il m’arrive d’aller dans la taïga pour des parties de chasse. 
Ma grand-mère vit dans l’Altaï. Mais, comme il faut deux jours entiers pour atteindre son village, j’ai rarement l’occasion de lui rendre visite. Or, il y a un peu plus d’un an, j’ai décidé de prendre quelques jours de congé et d’aller chasser dans les environs de son village. J’ai pris mon meilleur fusil et je m’y suis rendu le cœur léger.
Quelques jours après mon arrivée au village, je suis sorti avec mon fusil. L’hiver avait pris fin et la neige avait en grande partie fondu, laissant derrière elle le tapis brun-jaune et humide que faisait l’herbe de l’année précédente. Bientôt, les jeunes pousses vertes du printemps allaient en sortir. La marche était aisée et je me suis enfoncé dans la forêt.
Je marchais dans un silence complet, à la fois détendu et absorbé par une méditation particulière. Je conservais toutefois les instincts aiguisés du chasseur. C’était exactement ce que j’avais espéré en venant là et je m’en réjouissais.
Un léger bruit sur ma droite a attiré mon attention. J’ai tourné la tête et je l’ai vue. Une magnifique jeune biche se tenait là, sous les arbres. Elle m’a paru quelque peu étrange et j’ai spontanément deviné qu’il faudrait m’y prendre de façon particulière pour l’abattre.
Elle restait là, à me regarder,  dans le silence. Elle ne faisait aucun mouvement,  mais je savais qu’elle n’était immobilisée ni par la surprise, ni par la peur. On aurait dit une statue. La grâce de son attitude, la beauté de ses formes suggéraient les plus grands chefs-d’œuvre de l’art. La moindre ligne de son corps était d’une élégance indicible.
Auparavant, j’avais considéré les animaux que je chassais sous un angle purement utilitaire. Ce n’était jamais à mes yeux qu’un gibier impersonnel : si je savais me montrer plus malin qu’eux et viser juste, ils finissaient sur ma table. J’ignore pourquoi je n’y voyais rien d’autre ; toujours est-il  que, jusqu’à ce jour, je n’avais jamais imaginé qu’une bête puisse receler tant de beauté.
Un instant, nos regards se sont croisés. Elle m’a regardé droit dans les yeux. J’ai perdu toute notion du temps. J’étais plongé dans les doux yeux noirs de la nature même. Puis il s’est passé en moi quelque chose d’étrange. Je me suis aperçu que c’étaient mes yeux qui me rendaient mon regard. Entre l’homme que j’étais et la biche, la frontière s’était évanouie et nous ne formions plus qu’un. J’étais devenu à la fois le chasseur et la proie. J’éprouvais un puissant sentiment de réalité et savais que ce n’était pas là un effet de mon imagination. Par tout mon être, depuis la moindre molécule jusqu’au tréfonds de mon âme, j’étais lié à cet animal. Alors ma maudite rationalité a cessé de peser sur moi. Je n’éprouvais plus le besoin continuel de tout expliqué par la logique, de tout traduire en symboles. J’ai connu un instant d’existence pure, concentrée.
Puis, sans même que je réfléchisse, ma main a armé le fusil. Ce mouvement s’inscrivait dans le même flot d’énergie qui me reliait à la biche. Il n’y avait là rien que de naturel et de juste car j’avais conscience des deux faces de ce qui se passait. Prêt à tuer, j’étais prêt aussi à être tué. Tout cela participait du même continuum, du même équilibre.
J’ai visé et pressé sur la détente d’un même mouvement. Tout d’abord, je n’ai rien entendu. J’ai seulement vu le superbe animal chanceler doucement, puis s’enfoncer. Chaque fraction de mouvement formait le motif d’une chorégraphie compliquée et parfaite en soi, comme une succession de photos magnifiques. En même temps je sentais que moi aussi je m’écroulais, que j’étais projeté hors de cette vie. Enfin ses yeux se sont fermés et le contact a été rompu.
C’est seulement à ce moment que j’ai entendu la détonation, ce son primordial de vie et de mort, et qu’un tonnerre a emplit l’espace autour de moi. J’ai levé les yeux vers le sommet des grands pins et ai regardé le ciel. Aussi incroyable que cela paraisse, il y avait un bel arc-en-ciel juste au-dessus de nous. C’était trop pour moi. Je me suis assis sur l’herbe morte et humide et je me suis mis à pleurer.
J’avais toujours cru être fort, et voilà que je sanglotais comme un enfant. Mes larmes étaient à la fois de douleur et de ravissement. Mon esprit comme mon corps étaient en état de choc. Je me sentais complètement transformé. C’est probablement le seul fait de ma vie consciente que je n’aie jamais tenté d’interpréter  ou d’expliquer.
Je suis rentré à Novossibirsk mais j’avais changé. Le sentiment que j’avais éprouvé à la mort de la biche, ce déchirement du cœur sous le coup d’une douleur sublime causée par le contact avec le monde qui m’entourait, tout cela faisait désormais partie de ma vie.
Tu m’as demandé un jour pourquoi je n’avais pas cherché à aller plus loin dans ma vie professionnelle. Je ne t’avais pas répondu à l’époque, mais j’ai l’impression que c’est chose faite ce soir. Quand je suis revenu de l’Altaï, l’idée de carrière avait perdu toute signification pour moi. Ce qui comptait, c’était uniquement d’aider les gens par mon travail. Depuis lors, chaque fois que je vois un patient, je retrouve cette même sensation d’être à la fois chasseur et victime. C’est une perspective qui marque mes relations professionnelles. Je crois que cela fait de moi psychiatre un peu différent des autres et, je l’espère, meilleur. »

mercredi 5 octobre 2016

Vive le Nez


Aujourd’hui, en milieu d’après-midi,  j’ai été prendre un café avec une copine. Il faisait beau et doux et nous avons décidé de nous retrouver à une petite terrasse en ville, après qu’elle ait déposé son fils de 8 ans à son cours de batterie.
« Je suis habillée comme je sais pas quoi aujourd’hui, j’ai mis un truc ample pour aller au yoga ce matin et un truc chaud en haut parce qu’il commence à cailler, je me suis pas changée…  mais bon, on s’en fout non ? dit-elle.
- Biensûr qu’on s’en fout.
- Alors on s’en fout. »
Après avoir fait le tour des derniers épisodes émotionnellement pertinents des derniers jours et avoir vidé nos tasses de café respectives, nous allons ensemble récupérer le fiston à la sortie de son cours. Le pas est léger, le cœur aussi. Nous rions de nos faiblesses, de nos bêtises, de nos espoirs.
-On raccompagne Marie chez elle, ok ? dit-elle à son fils.
Toutes à notre conversation, suivies de près par le jeune homme qui s'amuse dans les feuilles mortes rassemblées sur le bord du trottoir, nous passons devant chez moi et ne nous arrêtons pas. Arrivées devant chez elle, elle dit :
- Du coup, c’est toi qui nous a raccompagnés. Tiens, est-ce que tu aimes les figues, y’en a plein le jardin, si tu en veux…
Je la suis chez elle, dans le jardin. Son téléphone sonne et elle répond pendant que je cueille quelques figues.
- C’était pour le boulot. Je devais jouer demain mais c’est annulé.  
- Ah bon ? mais pourquoi…
- Je devais jouer demain à Grenoble, à l’hôpital des enfants. Y’en a un qui vient d’être admis dans l’unité de fin de vie, et comme je devais juste faire un remplacement dans leur équipe, que je ne connais pas cet hôpital, ils ont préféré m’éviter de vivre ça. Pour une première fois dans un nouvel endroit, c'est un peu rude.»
Le souffle coupé, j’arrache la figue qui résistait sur sa branche alors que la maturité la présentait comme prête à tomber.
Aujourd’hui, j’ai pris un café avec Rosalie, clown en milieu hospitalier, clown auprès des personnes âgées atteintes d’Alzeimher, clown auprès des enfants malades.
Je suis profondément touchée par ces personnes qui ressentent cette vocation, celle d’être là pour  ceux qui n’ont plus rien et qu’on rassemble dans des hospices en attendant la fin. Les clowns sont des gens extraordinaires et je tiens à leur rendre hommage. J’ai eu la chance, grâce à Rosalie, de pouvoir observer de près leur travail. De les suivre dans l’intimité des chambres d’hôpital. Ce qu’ils arrivent à toucher chez le patient alité est tout bonnement merveilleux. Ils obtiennent un contact. Un déridement , un soulèvement de sourcil, une perplexité, un décalage qui fait réagir, sourire, qui anime l’être occupant la chambre. Par la légèreté, par leur culot, leur provocation toute en douceur, ils permettent de briser les barrières de compassion convenue qui est celle que le bien-portant ressent presque par obligation quand il est face à un malade. Là, non. Il n’y a plus de malade. Il y a Huguette, Jérôme, Jaques, Antoine, Mélanie. Il y a les parents auprès de leurs enfants, et tout le monde réagit face à la maladresse du clown, sa familiarité, sa douceur. Le clown capte l’attention. Par sa présence, ses chansons, son affirmation, son arrogance volontaire, toujours adaptée à la seconde près face à ce que renvoie la personne pour laquelle il fait le clown, il est comme un cheveu hirsute  qui tombe sur la soupe froide. Il dérange gentiment. Il relègue au dernier plan la tristesse. Il Anime, il apporte le vivant là où le vivant semble s’effacer naturellement derrière la maladie et la fin de vie.
C’est un métier difficile. Pouvez-vous imaginer combien il faut être fort pour surmonter l’ambiance qui règne dans un hôpital, pour surmonter son propre émoi face à un enfant mourant qui a l’âge de son propre fils,  ou face à une vielle femme qui a l’âge de sa propre mère ? Combien il faut surmonter ses propres émotions pour donner de la joie, apporter de la vie et s’oublier soi-même ?
Vraiment, pour l’avoir vu de mes propres yeux, les clowns font un travail extrêmement important auprès de leur public hospitalisé. Les parents des enfants malades en témoignent, le personnel hospitalier aussi, et la présence de ces Trublions de la vie devrait se généraliser dans tous les hôpitaux. C’est un métier difficile et ceux qui ont choisi la voie du Nez en milieu hospitalier ne l’ont pas choisie par plaisir et légèreté, mais par vocation, répondant à un appel profond de compassion profonde pour leur prochain. Ils défendent, consciemment ou non, le fait que toute vie est bien vivante tant qu’elle n’est pas morte. Que jusque au dernier moment, l’amour et la joie doivent s’imposer sur la tristesse et la fatalité. Ils méritent tous nos encouragements, notre reconnaissance, notre soutien.  Ils sont trop souvent incompris et jugés à l’aune de critères faux.
Combien de fois avons –nous vu un mourant, quel que soit son âge, réconforter son proche qui va lui survivre ? Le clown incarne l’étincelle de vie qui brûle le bois jusqu’au dernier atome de matière consumable. Il est une respiration, un souffle léger, une caresse, qui embrase ce qui reste de vivant en toute personne, aussi malade soit-elle. Le clown fait le choix de la vie et ce choix l’amène à se questionner sur sa propre personne, ses propres craintes, sur sa foi en la vie, son rapport à la mort, à la douleur, à l’injustice. Le travail qu’il fait sur lui-même pour être capable d’intervenir dans ces milieux difficiles  est extrêmement lourd. Le clown n’est pas inconscient, il est au contraire bien plus conscient et malgré son image encore incomprise par beaucoup tant elle est à contre courant de la bien-pensance qui s’afflige devant le malheur, il  déploie son énergie pour apporter l’étincelle de joie là où le besoin s’en fait le plus sentir, c’est-à dire dans les hôpitaux, mouroirs, lieux de Fin.
A nous qui sommes en bonne santé, le clown apporte aussi un message. Tout comme le mourant nous en apporte un. Surmontons nos craintes, notre tristesse, acceptons que les choses aient une fin et tant qu’elles ne sont pas finies, efforçons-nous d’être dans la joie. Laissons-notre peine de côté et accompagnons l’autre, jusqu’au bout, jusqu’au bout du voyage, et célébrons la vie avec lui tant qu’un souffle émane de sa personne. Si nous tenons la main de notre proche alors que la vie le quitte, souhaitons-nous qu’il soit contrit de nous voir accablé et détruit ? Lui doit partir, contre sa volonté, il n’a pas le choix, alors voulons-nous lui faire sentir cette injustice ? Ou préférons-nous lui faire sentir que nous sommes là, forts, profondément tristes mais dignes et capables de dire au revoir, que nous acceptons son départ et ne l’oublierons jamais ? Au-delà de la peine que ressentent ce qui restent, il est infiniment important qu’une personne parte en paix, sans culpabiliser  du fait qu’il doive mourir. Le mourant doit savoir que nous nous en sortirons. Ses proches doivent faire ct effort insurmontable d’accepter le départ. C’est cet effort que font les clowns quand ils  entrent dans un hopital.  Qu’ils voient sur le visage de chaque patient celui d’un proche. Qu’ils le voient sourire. Ils se disent : «  si ça avait été mon père, j’aurais été content qu’il vive ça. »

Vive le Nez.

mercredi 20 juillet 2016

Les Ecouteurs - Annales du Disque-Monde tome 4

On continue dans nos aventures du Disque-Monde. Je sélectionne les passages qui m'ont vraiment interpelée et je commente si je le souhaite. C'est le cas pour ce passage.

Voici un court extrait du tome 4 "Mortimer" où il est question d'un jeune homme, Morty, que la Mort prend sous son aile afin d'en faire son apprenti, afin de permettre à cette dernière, la Mort, de prendre du bon temps et profiter de la vie. Sur le cheval de la mort, l'adorable Bigadin, Morty chevauche le Disque pour effectuer sa tournée.

"Au milieu des plus hautes montagnes qui se pressaient autour de Cori Celesti, aiguille centrale où séjournaient les dieux, vivaient les Ecouteurs.
Ils appartenaient à l’une des plus anciennes sectes religieuses du Disque, quoique les dieux fussent pour leur part divisés sur la question de l’Ecoute en tant que véritable religion.
En vérité, les Ecouteurs essaient de découvrir ce que le Créateur a exactement dit lorsqu’Il a imaginé l’univers. La théorie est toute bête.
En clair, rien de ce que fait le Créateur ne peut jamais être détruit, ce qui signifie que les échos de ses premières syllabes doivent encore résonner quelque part, bondir et rebondir sur toute la matière du cosmos, mais toujours audible à une oreille vraiment attentive.
Il y a de cela des éons, les Ecouteurs se sont aperçus que la glace et le hasard avaient creusé ici le contraire acoustique parfait d’une vallée à écho, aussi ont-ils bâti leur temple multichambré – enroulé comme une grande ammonite blanche au fond de la vallée – à l’emplacement exact qu’occuperait un fauteuil confortable chez un enragé de la hi-fi. Des baffles complexes captent et amplifient le son canalisé dans la vallée glaciale, le dirigent toujours plus loin jusqu’à la chambre centrale où, à toute heure du jour ou de la nuit, veillent trois moines.
Qui écoutent.
Ce n’est pas sans poser quelques problèmes : non seulement ils entendent les échos subtils des premières paroles du Créateur, mais aussi tous les autres sons produits sur le Disque. Afin d’identifier les paroles, ils doivent apprendre à reconnaître tous les autres bruits. La chose exige un certain talent, et un novice n’est admis en formation que s’il arrive à distinguer, uniquement par le son et à une distance de mille mètres, de quel côté tombe une pièce de monnaie. Il n’est même admis dans l’ordre qu’une fois capable d’en déterminer la couleur.
Et bien que les Ecouteurs vivent à l’écart, nombre de voyageurs s’engagent sur le chemin long et périlleux qui conduit à leur temple, traversent des pays gelés infestés de trolls, passent à gué des rivières vives et glacées, gravissent des montagnes dangereuses, se traînent dans une toundra inhospitalière, tout ça pour grimper l’étroit passage en escalier qui donne sur la vallée cachée, et chercher, le cœur battant, les secrets de l’Etre.
Et les moines de leur crier : « Moins fort, le bruit, bordel ! »
Bigadin surgit d'entre les cimes montagneuses comme une traînée blanche, et se posa dans l'espace libre d'une cour enneigée. Morty bondit à terre et courut par les cloîtres silencieux jusqu'à la cellule où gisait le quatre-vingt-huitième abbé, au seuil de la mort, entouré de ses disciples dévots.
Les pas précipités de l'apprenti résonnèrent sur le carrelage de mosaïque intriquée. Les moines, eux, portaient des couvre-chaussures de laine. 
Il atteignit le lit et attendit un moment, appuyé sur sa faux, afin de retrouver son souffle.
L'abbé, chétif,  totalement chauve et aussi ridé qu'un sac de prunes, ouvrit les yeux.
" Vous êtes en retard", murmura-t-il, puis il mourut.
Morty déglutit, prit une inspiration difficile et ramena la faux dans un lent mouvement circulaire. Le coup fut cependant précis; l'abbé se dressa sur son séant, au-dessus de son corps.
"Pas trop tôt, dit-il d'une voix que Morty était seul à entendre. Je commençais à m’inquiéter, moi.
- Ca va ? fit Morty. Faut que je m'dépêche..."
L'abbé se balança hors du lit et s'avança vers l'apprenti à travers les rangs de ses disciples endeuillés.
"Me bousculez pas, dit-il. Je suis toujours impatient de pouvoir discuter un peu. Il lui est arrivé quoi au gars habituel ?
- Au gars habituel ? répéta Morty, ahuri.
- Un grand type. Une cape noire. L'air de pas manger à sa faim.
- Au gars habituel ? Vous voulez dire la Mort ?
- C'est ça", fit joyeusement l'abbé. L'apprenti avait la bouche grande ouverte.
" Vous mourez beaucoup, hein ? parvint-il à articuler.
- Pas mal. Pas mal. Evidemment, une fois qu'on a le coup, ça devient de la routine."


 Cet extrait présente brièvement les Ecouteurs des premiers mots du Créateur, ou des premiers bruits de l’univers.
Ecouter... Ecouter l'univers. Ecouter l'origine, le silence infini, le premier battement, écouter le Big Bang, écouter avant le Big Bang...
L'auteur est incroyablement précurseur des derniers avancées scientifiques ! Ce livre a été écrit en 1987 et publié en France pour la première fois en 1994. 
Vous souvenez-vous qu’en février dernier on annonçait avoir détecté les premières ondes gravitationnelles émises par la coalescence de deux trous noirs ? C’était un grand moment car cette découverte confirmait deux choses : la validité de la théorie de la relativité générale d’Einstein ( qui est une théorie de la gravitation) et l’existence des trous noirs qui n’étaient jusque là que théoriques.

Cette découverte a été faite grâce à un appareillage très complexe d’interférométrie : on superpose des rayons lumineux qu’on fait rebondir sur des miroirs inclinés, et on peut mesurer de façon infiniment précise le déphasage des ondes électromagnétiques (lumineuses) qui s’opère au passage d’une onde gravitationnelle. Ce déphasage produit un bruit que les scientifiques analysent. Ils comparent tous les bruits entre eux, pour supprimer les bruits parasites. Ils écoutent l’espace au-delà de l’univers observable. Ils remontent plus loin dans le temps qu’on n’a jamais été capable de le faire. La découverte des ondes gravitationnelles par interférométrie a ouvert la voie à une toute nouvelle cosmologie vraiment révolutionnaire. Une cosmologie gravitationnelle, une cosmologie de l'écoute.

Un grand projet d’installation interférométrique est en cours qui s’appelle eLisa : deux bras de plusieurs kilomètres vont être placés en orbite qui permettront d’écouter l’univers encore plus loin…
De même, au début des années 60, lorsque le Fond Diffus Cosmologique a été détécté, ce fut grâce à la captation de micro-ondes radio par Penzias et Wilson, un grésillement régulier dans leur casque. Ce Fond Diffus Cosmologique, c'est un peu la trace presque invisible qu'ont laissé les tous premiers instants de l'univers, 380 000 ans après le Big Bang.
Cartographie du FDC par le Satellite Planck, 2013. Cette cartographie nous informe sur la répartition de la matière en tout point de l'univers, 380 000 ans après le BB.

Enfin, le SETI, que Carl Sagan illustre dans le roman qui a inspiré le film Contact réalisé par Robert Zémékis, est un Centre où l'on écoute l'univers afin de détecter des signaux "intelligents" ( c'est-à dire structurés) susceptibles d'avoir été émis par une... intelligence. C'est un centre qui existe et qui fait un travail très important.


Alors, comment ne pas être séduit par l’invention des Ecouteurs de Pratchett au vu de ces derniers événements ? N’était-il pas sacrément génial ?

La têtologie - Annales du Disque-Monde, tome 3

Suite des aventures de la petite Eskarina auprès de la sorcière Esméralda Ciredutemps, dite Mémé. La vieille dame lui enseigne les secrets de la magie. Extrait du tome 3 des Annales du Disque-Monde par Terry Pratchet, suivi d'un petit commentaire personnel.

"Elles s’assirent sur le banc décoloré accoté au mur de la chaumière orienté vers le Bord. Devant elles, les Herbes atteignaient déjà une trentaine de centimètres de haut, sinistre parterre de feuilles vert pâle.
«  Bon, fit Mémé qui s’installa à son aise. Tu te rappelles le chapeau accroché près de la porte ? Va me le chercher. »
Esk, obéissante, entra et décrocha le chapeau de Mémé. Il était grand, pointu et, bien entendu, noir.
Mémé le retourna dans ses mains et le considéra attentivement.
«  Ce chapeau, dit-elle avec solennité, contient l’un des secrets de la sorcellerie. Si t’arrives pas à me dire de quoi il s’agit, alors autant que j’arrête les leçons, parce qu’une fois que t’auras appris le secret du chapeau, tu pourras plus revenir en arrière. Dis-moi ce que tu sais du chapeau.
- J’peux le tenir ?
- Je t’en prie. »
Esk scruta l’intérieur du couvre-chef. Il renfermait une armature en fil de fer qui lui donnait sa forme et deux épingles à chapeau. C’était tout.
Il n’avait rien de particulièrement bizarre, sauf que personne dans le village n’en possédait de semblable. Mais ça ne le rendait pas magique pour autant. Esk se mordit la lèvre, elle se voyait, honteuse, renvoyée dans ses foyers.
Au toucher, il était normal, et il n’avait pas de poches secrètes. Ce n’était qu’un chapeau de sorcière typique. Mémé s’en coiffait toujours pour venir au village, mais en forêt elle ne portait qu’un capuchon de cuir.
Esk s’efforça de retrouver les bribes de leçons que Mémé dispensait au compte-goutte et de mauvaise grâce. Ce n’est pas ce que tu sais mais ce que les autres ne savent pas. La magie, ça peut être ce qui est à sa place là où il ne faut pas, et ce qui ne l’est pas là où il faut. Ca peut être…
Mémé le portait toujours au village. Et aussi la grande cape noire, qui n’était certainement pas magique parce que pendant la majeure partie de l’hiver elle servait de couverture à une chèvre et que Mémé la lavait au printemps.
Esk commençait à sentir la réponse qui prenait tournure et elle n’aimait guère ça. C’était comme beaucoup de réponses de Mémé. Elle ne faisait que jouer avec les mots. Elle disait des choses qu’on savait depuis toujours, mais d’une manière différente pour qu’elles aient l’air importantes.
« J’crois que j’sais, dit-elle enfin.
- Vas-y, alors.
- C’est comme qui dirait en deux parties.
- Et après ?
- C’est un chapeau de sorcière parce que tu le portes. Mais t’es une sorcière parce que tu portes le chapeau. Hum.
- Alors… lui souffla Mémé.
- Alors les gens qui te voient arriver avec ton chapeau et ta cape, ils savent que t’es une sorcière ; et c’est pour ça qu’elle marche, ta magie ? fit Esk.
- Parfaitement, répondit Mémé. On appelle ça de la têtologie. » Elle tapota ses cheveux argentés ramassés en un chignon serré capable de casser des cailloux.
«  Mais c’est des inventions ! protesta Esk. C’est pas de la magie, c’est… c’est…
- Ecoute, dit Mémé, si tu donnes aux gens une bouteille de jollop rouge parce qu’ils ont des vents, ça peut marcher, mais si tu veux que ça marche à coup sûr, tu laisses leur esprit s’en charger. Tu leur racontes que c’est des rayons de lune mis en bouteille dans du vin de fée, n’importe quoi. Tu marmonnes deux, trois mots pour faire bonne mesure. C’est pareil avec les malédictions.
- Les malédictions ? fit Esk, la voix faible.
- Oui, les malédictions, ma fille, et pas la peine de prendre cet air scandalisé ! T’en lanceras, le jour où t’en auras besoin. Quand tu seras toute seule, que t’auras aucune aide à portée de main, que… »
Elle hésita et, désagréablement consciente du regard interrogateur de la fillette, termina maladroitement : «  … que les gens te manqueront de respect. Lance-la d’une voix forte, fais-la compliquée, fais-la longue, invente s’il le faut, mais ça marchera. Le lendemain, quand ils se cogneront sur le pouce, qu’ils tomberont de l’échelle ou que leur chien mourra subitement, ils se souviendront de toi. Ils te traiteront avec plus d’égard la fois d’après.
- Mais ça ressemble toujours pas à de la magie, dit Esk qui frottait ses pieds dans la poussière.
- En une occasion, j’ai sauvé la vie d’un homme, dit Mémé. Un remède spécial, deux fois par jour. De l’eau bouillie additionnée d’un peu de jus de baies. Je lui ai raconté que je l’avais acheté aux nains. C’est ça le plus important dans les soins, en fait. La plupart des gens guérissent de la plupart des maladies s’ils ont l’esprit à ça, il suffit d’éveiller chez eux un intérêt. »
Elle tapota la main d’Esk aussi gentiment que possible. «  T’es un peu jeune pour ça, mais avec l’âge tu verras que la plupart des gens sortent pas beaucoup de leur tête. Toi pareil, ajouta-t-elle, sentencieuse.
- J’comprends pas.
- Le contraire m’aurait étonnée, fit brusquement Mémé, mais tu vas me citer cinq herbes pour les toux sèches. » "


Derrière cette petite histoire amusante qu’on dirait presque tirée d’un roman pour adolescents, se trouve en fait une idée très importante et fondamentale en sciences : le principe tautologique. Ici, on sourit de voir le jeu de mot créé par l’auteur (le traducteur, plus vraisemblablement), avec l’allusion à une phrase magnifique située à la fin de l’extrait ci-dessus : « La plupart des gens sortent pas beaucoup de leur tête ». Tout se passe dans la tête des gens, c’est la têtologie.
Mais revenons au principe tautologique. Pour faire simple, une tautologie c’est une sorte de "pléonasme redondant", si vous voyez ce que je veux dire. Exactement comme dans l’exemple qu’on a dans le texte : « t’es une sorcière parce que tu portes le chapeau ; tu portes le chapeau parce que t’es une sorcière ». On ne sait pas ce qui est la cause et ce qui est la conséquence. On tombe dans une jolie impasse aporétique. On ne sait pas ce qui, entre le fait de porter le chapeau ou le fait d’être une sorcière, vient en Premier. Lequel des deux faits est plus fondamental que l’autre, en tout cas dans l'esprit des gens du Disque pour l'exemple en question. 

Eh bien en épistémologie (c’est la discipline qui étudie le pourquoi et le comment de toutes les sciences, c’est la science des sciences et c’est une branche passionnante de la philosophie, c’est, par exemple quand un biologiste s’interroge sur le sens de sa recherche, sur la pertinence et la légitimité de sa démarche, de ses outils, son protocole, les applications, et plus globalement sur ce qu’est la biologie, sur ce que veut dire être biologiste, c’est très important comme travail de réflexion), donc en épistémologie, on dit que chaque concept qui fait partie de nos outils de réflexion, se définit par rapport à un autre concept plus fondamental que lui.

Par exemple, le concept de raison : on définit la raison en ces termes «  faculté propre à l’esprit humain ». Là, on a trois concepts qui interviennent, voire quatre si on est pointilleux : faculté, esprit, humain et propre. Des concepts plus « grands », plus englobants que celui qu’on cherche à définir. Et ainsi de suite, de concepts en définitions et de définitions en concepts, on arrive à remonter un filon fragile, extrêmement fragile mais suffisamment solide pour qu’on s’y réfère, qui mène aux concepts les plus fondamentaux : Temps, espace, matière, vie, énergie, réalité, origine, etc.
Si on cherche à définir un de ces concepts fondamentaux, on va recourir aux concepts voisins qui eux-mêmes sont défini en fonction les uns des autres, sur un même plan de fondamentalité. On touche le fond tautologique. On ne dispose pas de concept plus fondamental à part ceux de Dieu, Tout, Un, Rien.  On est comme au pied du mur de Planck de la pensée. La pensée rationnelle. C’est au-delà de ce mur que l’on change de « procédé » si je puis dire, et que l’on recourt à la foi et à la croyance, pour approcher ce qu’il peut y avoir derrière ce que la raison ne nous montre pas.
On va rester au pied du mur de Planck un instant pour patauger un peu dans la têtologie de Mémé : La rationnalité et la logique sont en fait des tautologies.

A l’instant, on partait de concepts « petits »pour aller vers les quelques concepts les plus fondamentaux. Et si on faisait le chemin inverse ? Si on partait des concepts les plus fondamentaux pour regarder ensuite tous ceux qui en découlent ?  Il ne s’agit pas de le faire, rassurez-vous, mais d’imaginer le processus, la logique, que suivrait l’opération. Une question se pose alors : comment une hiérarchie plus ou moins pyramidale entre les concepts émergents peut elle survenir à partir de concepts de base situés sur « même plan » de fondamentalité ? Des concepts qui, rappelons-le, se définissent les uns par rapport aux autres, comme s’ils étaient des morceaux séparés d’une même structure impossible à identifier, qu’on retourne dans tous les sens entre nos mains (nos neurones si vous préférez), en vain. Regardez : peut-on penser la matière sans espace ? le temps sans matière ? la vie sans énergie ? l’énergie sans espace ? Oui ? non ? Ce n’est pas un exercice facile et on est en pleine réflexion tautologique.

Mieux encore : toute notre démarche de réflexion, de connaissance, de science, etc, est opérée grâce à la raison, cette faculté propre à l’esprit humain. C’est donc par la raison qu’on définit tous les concepts que je mentionnais plus haut. La raison fait tout le travail, alors qu’elle n’est, en fait, elle-même qu’une partie toute petite de tout ce qu’elle étudie. Voyez-vous le problème ? En bonne ouvrière, elle rationnalise tout ce qu’on lui donne. Elle fait du « ratiocentrisme », elle découpe, conceptualise, rapporte, divise, généralise, etc, et considère que cette démarche est la seule qui apporte un vrai savoir. En suivant des lignes de logiques, en définissant les choses les unes par rapport aux autres… Je vous laisse voir où je veux en venir, ça termine par « logique ».

En mathématique, la science-mère, la science la plus fondamentale qui puisse exister, qui touche les structures les plus inconcevables de la nature, une grande partie de la discipline consiste à évaluer la solidité des axiomes fondamentaux. Les 100 problèmes de Hilbert posés en 1900 avaient pour objectif de questionner les Bases les plus importantes de l’édifice mathématique, parce que précisément, des secousses tautologiques venaient perturber l’édifice. D’ailleurs, d’un autre point de vue, si tant de ponts sont possibles entre les différents sous-domaines mathématiques, entre géométrie et analyse, etc, c’est parce que souvent ils disent la même chose de façons différentes….

Ce que dit Terry Pratchett à travers les mots de Mémé, c’est que l’Homme  ne sort pas beaucoup de sa tête, et que dans sa tête, il tourne en rond.

A suivre !

lundi 18 juillet 2016

Les annales du Disque-Monde : La magie du savoir naturel.

Voici un extrait du tome 3 des Annales du Disque-Monde de Pratchett (saga qui n’en contient pas moins de 35...). Il y est question de magie. La sorcière Esméralda Ciredutemps, dite Mémé, prend sous son aile la petite Eskarina pour lui enseigner les rudiments de son savoir... Petit clin d’oeil à la magie du savoir naturel.



Ainsi, tandis que l’hiver prenait un virage et abordait à regret la longue côte vers le printemps, Esk passait des périodes deplusieurs jours consécutifs chez Mémé Ciredutemps pour apprendre le métier de sorcière.
Apparemment, il s’agissait surtout d’une affaire de mémoire. Les leçons étaient plutôt pratiques. Il y avait le nettoyage de la table de la cuisine et l’Herborisme de Base. Il y avait le décrottage des
chèvres et l’Emploi de Champignons. Il y avait la vaisselle et l’Invocation desPetits Dieux. Et il y avait toujours l’entretien du gros alambic de cuivre dans neige à demi fondues sur le tronc des arbres, côté Moyeu, Esk savait préparerl’arrière-cuisine et la Théorie et Pratique de la Distillation. Lorsque se levèrent les vents chauds du Bord et qu’il ne resta plus que des traînées de spéciales et nombre de potions mystérieuses dont Mémé disait qu’elle apprendraittout un assortiment d’onguents, plusieurs cordiaux médicinaux, une vingtaine d’infusions
à se servir au bon moment.
En aucune façon elle n’avait fait de la magie.

« Tu verras tout ça, mais attendons le bon moment, répétait distraitement Mémé.

-Mais je suis censée être une sorcière !

-T’es pas encore une sorcière. Cite-moi trois herbes qui soulagent les intestins. »

Esk se mit les mains dans le dos, ferma les yeux et récita :

« Les extrémités en fleurs du Grand-Pois-de-Menteur, la médulle de racine de la Culotte-du-Vieux, les tiges du Lis-de-Sang, les enveloppes des graines de…

-Ca va. Où trouve-t-on des cornichons d’eau ?

-Dans les tourbières et les mares stagnantes, du mois de…

-Bien, ça rentre.

-Mais c’est pas de la magie, ça ! »

Mémé s’assit à la table de la cuisine.

« Le plus gros de la magie, c’en est pas, dit-elle. Ca consiste seulement à connaître les bonnes herbes, apprendre à observer le temps, étudier les habitudes des bêtes. Et aussi celles des gens.

-C’est tout ? fit Esk horrifiée.

-Comment, c’est tout ? C’est plutôt beaucoup, dit Mémé, mais non, c’est pas tout. Y a autre chose.

- Tu peux pas me l’apprendre ?

- Faut attendre le bon moment. Pas la peine que tu te montres déjà.

- Que je me montre ? A qui ? »

Les yeux se Mémé se précipitèrent vers les ombres dans les coins de la pièce.

« T’occupes pas de ça. »

Puis même les dernières traînées résiduelles de neige disparurent, et les grands vents de printemps rugirent entre les montagnes. La forêt se mit à sentir la feuille moisie et la térébenthine.Quelques fleurs précoces bravèrent les gelées nocturnes, et les abeilles commencèrent à voler.

« Les abeilles, dit Mémé Ciredutemps, ça, c’est vraiment de la magie. »

Elle souleva avec précaution le couvercle de la première ruche.

« Tes abeilles, poursuivit-elle, c’est ton hydromel, ta cire, ta gomme, ton miel. Les abeilles c’est merveilleux. Et c’estune reine qui les dirige, en plus, ajouta-t-elle avec un petit rire approbateur.

- Elles ne te piquent pas ? » fit Esk, qui recula un peu. Des abeilles sortaient à flot du rayon et submergeaient les parois rugueuses de la boîte en bois.

« Presque jamais, dit Mémé. Tu voulais de la magie, alors regarde. »

Elle plongea une main dans la masse grouillante d’insectes puis émit un son léger, perçant et flûté, depuis le fond de sa gorge. Il seproduisit un mouvement dans la masse, et une grande abeille, plus longue et
plus grosse que les autres lui grimpa sur la main. Quelques ouvrières l’accompagnaient,elles se frottaient contre elle et plus généralement pourvoyaient à ses besoins.

« Comment t’as fait ça ? demanda Esk.

- Ah, fit Mémé. Ca te plairait de le savoir ?

- Oui. Ca me plairait. C’est pour ça que j’ai posé la question, Mémé, dit sévèrement Esk.

- Tu crois que je me suis servie de magie ? »

Esk baissa les yeux sur la reine. Les releva sur Mémé.

« Non, dit-elle, je crois seulement que tu en sais long sur les abeilles. »

Mémé sourit.

« Tout à fait exact. C’est une forme de magie, bien entendu.

- Quoi ? Seulement de savoir des choses ?

- Savoir des choses que les autres, ils savent pas », dit Mémé. Elle laissa doucement retomber la reine parmi ses sujets et referma le couvercle de la ruche.

« Et je crois qu’il est temps pour toi d’apprendre quelques secrets », ajouta-t-elle.

Enfin, songea Esk.

« Mais d’abord, nous devons présenter nos respects à la Ruche », dit Mémé. Elle parvint à faire sentir le R
majuscule du mot « Ruche ».

Machinalement, Esk fit une petite révérence. La main de Mémé se referma derrière son cou.

« Incline-toi, je t’ai dit, ordonna-t-elle sans animosité. Les sorcières s’inclinent. » Elle fit une démonstration.

« Mais pourquoi ? se plaignit Esk.

- Parce que les sorcières doivent être différentes, et que ça fait partie du secret », dit Mémé.

Elles s’assirent sur le banc décoloré accoté au mur de la chaumière orienté vers le Bord. Devant elles, les Herbes atteignaient déjà une trentaine de centimètres de haut, sinistre parterre de feuilles vert pâle.

« Bon, fit Mémé qui s’installa à son aise. Tu te rappelles le chapeau accroché près de la porte ? Va me le chercher. »

Esk, obéissante, entra et décrocha le chapeau de Mémé. Il était grand, pointu et, bien entendu, noir.

Mémé le retourna dans ses mains et le considéra attentivement.

« Ce chapeau, dit-elle avec solennité, contient l’un des secrets de la sorcellerie. Si t’arrives pas à me dire de quoiil s’agit, alors autant que j’arrête les leçons, parce qu’une fois que t’auras appris le secret du chapeau, tu pourras plus revenir en arrière. Dis-moi ce que tu sais du chapeau.

- J’peux le tenir ?

- Je t’en prie. »

Esk scruta l’intérieur du couvre-chef. Il renfermait une armature en fil de fer qui lui donnait sa forme et deux épingles à chapeau. C’était tout.
Il n’avait rien de particulièrement bizarre, sauf que personne dans le village n’en possédait de semblable. Mais ça ne le rendaitpas magique pour autant. Esk se mordit la lèvre, elle se voyait, honteuse, renvoyée dans ses foyers.
Au toucher, il était normal, et il n’avait pas de poches secrètes. Ce n’était qu’un chapeau de sorcière typique. Mémé s’en coiffait toujours pour venir au village, mais en forêt elle ne portait qu’un capuchon de cuir.
Esk s’efforça de retrouver les bribes de leçons que Mémé dispensait au compte-goutte et de mauvaise grâce. Ce n’est pas ce que tu sais mais ce que les autres ne savent pas. La magie, ça peut être ce qui est à sa place là où il ne faut pas, et ce qui ne l’est pas là où il faut. Ca peut être…

Mémé le portait toujours au village. Et aussi la grande cape noire, qui n’était certainement pas magique parce que pendant la majeure partie de l’hiver elle servait de couverture à une chèvre et que Mémé la lavait au printemps.

Esk commençait à sentir la réponse qui prenait tournure et elle n’aimait guère ça. C’était comme beaucoup de réponses de Mémé.Elle ne faisait que jouer avec les mots. Elle disait des choses qu’on savait depuis toujours, mais d’une manière différente pour qu’elles aient l’air importantes.

« J’crois que j’sais, dit-elle enfin.

- Vas-y, alors.

- C’est comme qui dirait en deux parties.

- Et après ?

- C’est un chapeau de sorcière parce que tu le portes. Mais t’es une sorcière parce que tu portes le chapeau. Hum.

- Alors… lui souffla Mémé.

- Alors les gens qui te voient arriver avec tonchapeau et ta cape, ils savent que t’es une sorcière ; et c’est pour ça qu’elle marche, ta magie ? fit Esk.

- Parfaitement, répondit Mémé. On appelle ça de la têtologie. » Elle tapota ses cheveux argentés ramassés en un chignon serré capable de casser des cailloux.

« Mais c’est des inventions ! protesta Esk. C’est pas de la magie, c’est… c’est…

- Ecoute, dit Mémé, si tu donnes aux gens une bouteille de jollop rouge parce qu’ils ont des vents, ça peut marcher, mais situ veux que ça marche à coup sûr, tu laisses leur esprit s’en charger. Tu leur racontes que c’est des rayons de lune mis en bouteille dans du vin de fée, n’importe quoi. Tu marmonnes deux, trois mots pour faire bonne mesure. C’est pareil avec les malédictions.

- Les malédictions ? fit Esk, la voix faible.

- Oui, les malédictions, ma fille, et pas la peine de prendre cet air scandalisé ! T’en lanceras, le jour où t’en auras besoin. Quand tu seras toute seule, que t’auras aucune aide à portée de main, que… »

Elle hésita et, désagréablement consciente du regard interrogateur de la fillette, termina maladroitement : « … que les gens te manqueront de respect. Lance-la d’une voix forte, fais-la compliquée, fais-la longue, invente s’il le faut, mais ça marchera. Le lendemain, quand ils se cogneront sur le pouce, qu’ils tomberont de l’échelle ou que leur chien mourrasubitement, ils se souviendront de toi. Ils te traiteront avec plus d’égard la fois d’après.

- Mais ça ressemble toujours pas à de la magie, dit Esk qui frottait ses pieds dans la poussière.

- En une occasion, j’ai sauvé la vie d’un homme, dit Mémé. Un remède spécial, deux fois par jour. De l’eau bouillie additionnée d’unpeu de jus de baies. Je lui ai raconté que je l’avais acheté aux nains. C’est
la plupart des maladies s’ils ont l’esprit à ça, il suffit d’éveiller chez euxça le plus important dans les soins, en fait. La plupart des gens guérissent de un intérêt. »

Elle tapota la main d’Esk aussi gentiment que possible. « T’es un peu jeune pour ça, mais avec l’âge tu verras que la plupart des gens sortent pas beaucoup de leur tête. Toi pareil, ajouta-t-elle, sentencieuse.

- J’comprends pas.

- Le contraire m’aurait étonnée, fit brusquement Mémé, mais tu vas me citer cinq herbes pour les toux sèches. »

A suivre !

Terry Pratchett, Les annales du Disque-monde "La huitième fille", tome 3, ed. l'Atalante, 1998.

dimanche 17 juillet 2016

Le disque-monde de Terry Pratchett - extraits

En cette période de temps indécis où l’été hésite à s’installer, en pleine négociation avec un hiver frustré qui voudrait bien rester un peu sous nos fenêtres, un automne conciliant prêt à donner de son temps, un printemps pluvieux que rien n’arrive à consoler, je dévore, tomes après tomes, les nombreux volumes qui composent les annales du Disque-monde de Terry Pratchett.
Si le premier tome intitulé “La huitième couleur” m’a laissée circonspecte, pataugeant dans un style burlesque fantaisiste qui peinait à trouver un écho franc en moi, il m’a cependant invitée à ouvrir curieusement le second tome (“Le huitième sortilège”), puis, franchement, le troisième tome (“La huitième fille”).
Je puis dire, en refermant l’ouvrage d’un soupir satisfait, que j’adore tout simplement la lecture que je viens d’achever.
Je me réserve encore un peu avant de me lancer dans un essai dithyrambique sur l’oeuvre de Pratchett, il faudrait que je lise au moins 41 des 41 tomes de la série pour me sentir légitime à apporter un grain de sel. Cependant, dans un tout premier temps, je souhaiterais partager deux minuscules extraits que j’ai pris le temps de marquer d’une cornure de page au fil d’une lecture haletante tant ils m’ont fait sourire ou m’ont semblé souligner la pertinente impertinence de l’auteur, génial.



Voici le premier extrait, tiré du tome 2 :
“Les druides du Disque tiraient fierté de leur ouverture d’esprit quand il s’agissait d’aborder les mystères de l’univers. Bien entendu, à l’instar des druides de partout, ils croyaient à l’unité indispensable de la vie, au pouvoir de guérison des plantes, au rythme naturel des saisons et au bûcher pour quiconque professait des opinions différentes, mais ils avaient aussi réfléchi longuement, intensément sur le principe même de la création et formulé la théorie suivante : L’univers, à leur point de vue, dépendait pour sa bonne marche de l’équilibre de quatre forces, dans lesquelles ils reconnaissaient le charme, la conviction, le doute et l’envie d’emmerder le monde. Par exemple, le soleil et la lune tournaient autour du Disque parce qu’ils étaient convaincus de ne pas tomber, mais ne s’en éloignaient pas à cause du doute. Le charme permettait aux arbres de pousser, l’envie d’emmerder le monde les maintenait debout, et ainsi de suite. Certains druides insinuaient que cette théorie présentait des lacunes, mais leurs aînés expliquaient avec force sous-entendus qu’il y avait assurément matière à discussion s’appuyant sur des faits, aux passes d’armes d’un débat scientifique passionnant, lequel débat se tiendrait au sommet du prochain bûcher de solstice.”
Fin de l’extrait. Le second extrait, tiré du tome 3, met en scène Simon, apprenti mage, Biseauté, archichancelier, directeur de l’Université de l’Invisible et Traitel, mage de huitième rang, important, s’il est besoin de le préciser.
“ Le jeune garçon gisait sur un lit dans une pièce étroite, une serviette froide pilée en travers du front. Traitel et Biseauté l’observaient avec attention.
- Ca fait combien de temps ? demanda Biseauté Traitel haussa les épaules.
- Trois jours.
- Et il n’est pas revenu à lui une seule fois ?
- Non. »
Biseauté s’assit lourdement sur le bord du lit et se pinça l’arrête du nez d’une main lasse. Simon n’avait jamais paru particulièrement bien portant, mais maintenant il avait le visage horriblement creusé.
« Un esprit brillant, ce gars-là, dit-il. Son explication des principes fondamentaux de la magie et de la matière… tout à fait étonnante. » Traitel approuva du chef.
« Cette façon qu’il a d’assimiler la connaissance… fit Biseauté. J’ai travaillé toute ma vie comme mage et je n’avais jamais vraiment compris la magie jusqu’à ce qu’il l’explique. C’était si clair. Si… oui, évident.
-Tout le monde le dit, renchérit Traitel, maussade. Ils disent que c’est comme se faire enlever un bandeau et voir la lumière du jour pour la première fois.
- C’est exactement ça, reconnut Biseauté. C’est de la graine de sourcelier, pas de doute. Vous avez eu raison de nous l’amener. »
Il y eut une pause de réflexion. « Seulement… fit Traitel.
- Seulement quoi ? demanda Biseauté.
- Seulement, vous en avez compris quoi, vous ? répliqua Traitel. Ca me turlupine. Je veux dire : est-ce que vous pouvez l’expliquer ?
- Comment ça : expliquer ? » Biseauté avait l’air inquiet.
« Ce qu’il raconte, fit Traitel, une ombre de désespoir dans la voix. Oh, il connaît son affaire, je sais. Mais c’est quoi, exactement ? »
Biseauté le regarda, bouche bée. Enfin, il répondit : « Oh, c’est simple. La magie remplit l’univers, vous voyez, et chaque fois que l’univers change… non, je veux dire, chaque fois que la magie est invoquée, l’univers change, mais dans toutes les directions d’un coup, voyez-vous, et… » Il agita des mains hésitantes, en quête d’une étincelle de compréhension sur le visage de Traitel. « Autrement dit, tout morceau de matière, par exemple une orange, le monde ou… ou…
- … un crocodile ? suggéra Traitel.
- Oui, un crocodile, ou… ce que vous voulez, tout a au fond la forme d’une carotte.
- Je ne me souviens pas de ce passage-là, dit Traitel.
- Je suis sûr que c’est ce qu’il a dit », fit Biseauté. Il commençait à transpirer.
« Non, je me souviens du passage où il laissait entendre qu’en allant assez loin dans n’importe quel direction on finirait par se voir l’arrière du crâne, insista Traitel.
- Vous êtes sûr qu’il ne voulait pas parler du crâne de quelqu’un d’autre ? Traitel réfléchit un instant.
« Non, je suis à peu près sûr qu’il a dit qu’on se verrait l’arrière de son crâne. Je crois qu’il a dit qu’il pouvait le prouver… »
Ils réfléchirent là-dessus en silence. Biseauté finit par reprendre la parole, très lentement et posément.
« Voilà comment je vois les choses, fit-il. Avant de l’entendre parler, j’étais comme tout le monde. Vous comprenez ce que je veux dire ? J’étais perplexe, indécis à propos des petits détails de l’existence. Mais à présent – son visage s’éclaira – je suis toujours perplexe et indécis mais sur un plan plus élevé, voyez-vous, et au moins je sais ce qui m’agite désormais, ce sont les questions vraiment importantes, fondamentales, de l’univers. »
Traitel approuva du chef.
« Je ne les voyais pas comme ça, dit-il, mais vous avez absolument raison. Il a vraiment repoussé les limites de l’ignorance. Nous en savons si peu sur l’univers. » Ils savourèrent tous deux l’étrange et chaude sensation d’être beaucoup plus ignorants que le commun des mortels, lequel n’était ignorant que de choses communes. Puis Traitel dit : « J’espère seulement qu’il va bien. La fièvre est tombée mais il n’a pas l’air de vouloir se réveiller. » Deux servantes entrèrent avec un bol d’eau et de nouvelles serviettes. L’une d’elles portait un balai plutôt décrépit. Alors qu’elles entreprenaient de changer le drap trempé de sueur sous le jeune garçon, les mages sortirent et continuèrent de discuter des vastes horizons d’ignorance que le génie de Simon avait ouverts au monde.”
A suivre...