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Petite épistémologie de la créativité - première partie

(Sous-titre provisoire: De la contrainte nécessaire.) Une des choses qui font de l’Homme un être vraiment étonnant est sa capacité à in...

mercredi 26 février 2014

La pédale du prisonnier

Ma boss est en vacance cette semaine et, sans vergogne aucune, j'ai décidé de prendre un peu de temps pour papoter de choses et d'autres.

Ce matin j'ai entendu à la radio une petite brève au sujet d'une initiative mise en place dans une prison au Brésil. Des prisonniers pédalent sur des vélos "équipés" et ils "produisent de l'électricité" stockée dans des batteries.


(Le lien ne fonctionne pas comme je voudrais qu'il fonctionne car sur mon lieu de travail, les accès sont restreints. Je dois user de milles subterfuges (au moins) pour accèder à mon blog et de deux milles subterfuges (environ) pour publier sur mon blog...) Enfin bref.

Ce pédalage à la brésilienne m'a de suite fait penser à une chose que j'avais imaginée pour une de mes nouvelles, à l'époque où j'imaginais beaucoup.

Dans un futur très lointain – en fait, dans un futur « étranger », c’est-à-dire sans que dans notre présent réside quoi que ce soit qui l’annonce ou l'autorise – les hommes avaient un rapport très particulier à l’énergie (ça fait bizarre de parler au passé dans le futur, non ?...).

Avant d’aller plus loin, tachons de comprendre en quoi consiste le système mis en place dans la prison brésilienne. Le système est apparu il y a quelques années dans des salles de sport américaines. On décidait d’utiliser les efforts des adhérants pour alimenter les installations en électricité. C’est cela qui a inspiré le directeur de la prison de Santa Rita do Sapucaí. Le vélo utilisé transforme le pédalage en courant électrique grâce à des capteurs et un générateur installé au pied de la machine qui convertit l’énergie cinétique en électricité. On peut ainsi produire de l’électricité qui peut être stockée dans des batteries pour servir ultérieurement. Dans le cas de Sapucai, cette électricité sert à faire fonctionner quelques lampadaires de la ville. Or il faut savoir que stocker de l'énergie est très compliqué et que les batteries contribuent à la pollution de l'air ambiant... Cela dit, je trouve le principe "social" excellent.

Dans mon futur imprésentisé, ou « extra-présentisé », n’importe quel effort physique qui était effectué volontairement par quelqu’un dans le but précis de convertir une forme d'énergie libre en énergie utilisable, produisait, donc, de l'énergie sous des formes particulières (et pas seulement sous forme de chaleur émanant du corps). Il n’était pas nécessaire que l’effort physique soit lié à un « appareil » (comme un vélo), il importait davantage que l’effort s’inscrive en harmonie dans son environnement et que l’effort soit conscient et volontaire.

De même, l’énergie convertie pouvait être conservée sans recours à aucun support matériel (comme une batterie). Dans ce futur, de toute façon, toute la technologie était dématérialisée. Ce qui ne veut pas dire qu’elle était virtuelle, numérique ou quoi que ce soit (comme notre présent le laisserait suggérer). Non, c’était une technologie qui reposait – on va dire – sur l’exploitation de phénomènes que seuls des capacités de perception « autres » permettaient de percevoir…. Des humains « autres », une civilisation « autre ». Vous imaginez ? Un réseau de communication entre toutes formes d'"êtres" de nature végétale, minérale, gazeuse, animale, un réseau que l'on pourrait appréhender non pas via nos sens physiques, mais par "le cœur", ou l'intuition, l'écoute.

Ces gens auraient élaboré une technologie naturelle qui aurait été, à nos yeux à nous, totalement invisible, et donc inexistante et pourtant omniprésente.

Imaginons que le réseau d’interactions ait été accessible à l’humain, moyennant, je ne sais pas, une alimentation particulière, une disposition de pensée, et que toute une formidable technologie soit issue d’une forme de coopération « inter-species », « super-taxonomique »… les hommes pouvant être à leur place sans rien casser du tout… Bon, un petit peu de casse quand même sinon ils ne sont plus tout à fait humain… Une symbiose entre l'homme et son milieu.

En tout cas ils consacraient, en grande majorité, quelques heures du jour à "convertir de l'énergie" nécessaire au maintient des choses, histoire de « contribuer » à l’ordre des choses et non pas au désordre, comme le font les prisonniers qui pédalent au Brésil.

mardi 25 février 2014

Red Brain

J’ai fait un drôle de rêve cette nuit. Enfin je le trouve drôle juste parce que je me souviens de détails très clairs.

Dans un futur proche, moi et je ne sais qui étions en train de visiter une grande bâtisse moderne dans le genre de celles construites depuis les années 60 en matériaux peu nobles, pas de la pierre ou du bois.

Cette bâtisse était un « centre de recherche » important. Il s’y passait plein de choses et on l’avait ouvert au public récemment pour la simple raison qu’il ne s’y passait plus rien. On allait en faire autre chose et en attendant de savoir précisément quoi, on laissait le public visiter les couloirs, les escaliers, les pièces vides, l’œil à la recherche de quelques vestiges des installations qu’on avait déménagées.

Mon ami et moi suivons le cortège de badauds, l’air nonchalant, sans être vraiment là. On papote de choses futiles. Au fil de la visite on se sépare. Une petite pièce sombre à l’éclairage bleuté attire mon attention. Sur une table en verre dont l’unique pied central est soudé au sol il y a une feuille froissée qui n’intéresse absolument personne.

Avant de la prendre et de la défroisser, je regarde si telle qu’elle est, je peux distinguer une partie de ce qu’il y a dessus. En effet, je distingue un morceau de dessin, une bribe de schéma qui fait penser à la représentation d’un cerveau humain. Je prends la feuille et je la défroisse. Il y a 6 cerveaux humains représentés, avec des zones colorées différentes sur chacun (verte, bleue, jaune, orange et rouge). Un schéma retient mon attention parce qu’il ne ressemble pas à ce qu’on s’attend à voir quand on visualise des zones d’activité cérébrale sollicitées par on ne sait quel stimuli. Sur ce schéma, l’intégralité du cerveau est rouge et les variations de rouge sont minimes. Pas de vert, pas de bleu, ni d’orange. Ce cerveau graphique est simplement magnifique et très intriguant.

Il y aurait quelque chose qui permettrait de stimuler « à ce point » l’activité cérébrale ?

Quelque chose est griffonné à la main sur le papier froissé, entre les schémas. En fait, cette feuille est étrange. Les graphiques de cerveaux ne sont pas disposés de manière régulière, on dirait que quelqu’un a fait une capture d’écran de différents graphiques et les aurait copier/coller maladroitement sur une page Word. Il aurait imprimé la page avant d’y ajouter un commentaire au crayon.

Que dit ce commentaire… Il s’agit de plusieurs mots listés les uns en dessous des autres. (Je me souvenais de tous au réveil, mais j’en ai perdu en route. Je me souviens des derniers qui sont les plus importants). A les lire, on voit qu’il y a un ordre. Il doit s’agir des stimuli les plus capables de réveiller la matière grise et le dernier est « Nature »…

A mon réveil, je repense à ce rêve et je me dis que ce « N » majuscule laisse planer un doute sur ce à quoi l’auteur du document fait référence.

Dans un centre de recherche, on ne parle pas de « nature » comme cela, aussi vaguement. Il doit s’agir de quelque chose de plus précis, comme un projet. Un projet portant sur les interactions entre la « nature » (la forêt, la couleur verte, l’odeur du bois, que sais-je) et le cerveau… Un projet qui portait peut-être sur des interactions d’ordre paranormal, ou « extra-normal », car on ne sait pas grand-chose de cette mystérieuse « nature ». Il suffit que l’auteur du document ait mystérieusement disparu avec le résultat de ses recherches et hop, on tient là une chouette idée de départ pour une petite nouvelle SF.

samedi 25 janvier 2014

Butternut

Cela fait un bon moment que je n’ai rien dit sur ce blog et pour cause, je suis partie en vadrouille et je me suis installée dans une nouvelle vie, celle qui se résume en ces termes féériques « métro, boulot, dodo »… Il est très vrai que vivre en ville, faire un petit boulot plus ou moins intéressant et courir partout limite largement le temps de la réflexion. Il faut redoubler de motivation pour ne pas abandonner ses bonnes résolutions (les miennes étant de défendre certaines idées et d’en avoir d’autres).

Il faut donc persévérer tant que faire se peut. Si je reprends ma plume dactylographique aujourd’hui, c’est parce que j’ai envie de partager quelque chose de très simple.

Voyez-vous, j’ai trouvé près de mon nouveau chez-moi parisien, quelques boutiques qui vendent des produits bio, de saison et d’origine peu lointaine. Bien sûr, ce ne sont pas des légumes sortis tout droit de mon potager imaginaire, mais c’est déjà bien. De toute façon, il faut savoir se résoudre à faire avec ce que l’on a, car si on est trop intégriste, eh bien… on se ferme beaucoup de portes.

Me trouvant face à une magnifique courge butternut, je décidai de la mettre dans mon panier pour en faire, une fois rentrée, une énorme potée comme je les aime. Une potée de légumes de saison. Quelques navets, topinambours, panais, blettes, oignons et carottes en plus dans mon panier, et je m’en sortais pour quelques euros joyeusement dépensés ( les légumes bio en vrac ne coutent pas chers !)

Mais le meilleur reste à venir. Bien installée dans ma petite cuisine, je sors couteaux, planche et cocotte, je rince rapidement les légumes et je m’installe pour mon atelier découpe. D’abord la Butternut. C’est elle qui donne du fil à retordre. C’est à peine s’il ne faudrait pas une hache pour en venir à bout. Mais avec un peu de technique, on la met en petits morceaux comme elle mérite de l’être. Je n’épluche ni ma butternut, ni les navets, ni les carottes, ni mes topi ( les topinambours sont tellement bons, malgré leur forme biscornue que d’aucun qualifierait de peu avenante).

Je n’épluche que le panais qui est très fort en goût, et les oignons bien entendu. Si j’avais pris des pommes de terre, je ne les aurais pas épluchées non plus. Je n’en ai pas pris, d’ailleurs, par simple mauvaise volonté : eh oui, on en mange tellement et partout, comme si elles avaient le monopole du légume de saison, pas cher et facile à cuisiner, qu’on en oublie tous les autres légumes ! C’est pour cela que je leur tourne parfois le dos. Par contre, si j’avais pris des légumes non bio, je les aurais tous épluchés.

Au fil de la découpe, je chipe quelques morceaux de navets crus dont j'ai découvert il y a peu, qu'ils étaient juste excellents même sans être épluchés. C'est un peu comme du radis et il n'ont pas l'amertume qu'on veut bien leur prêter par habitude.

Dans une grande cocotte au fond de laquelle règne un fond d’eau, je jette les légumes au fur et à mesure de leur passage sous la lame. Plus ils sont coupés petits, plus la cuisson sera rapide et comme j’aime bien découper, je découpe généralement assez petits. C’est peut-être le moment que je préfère, être tranquillement posée à ma table et m’occuper de ces drôles de choses appétissantes et colorées. J’ai toujours trouvé qu’il y avait beaucoup de noblesse dans ces gestes simples qui sont à la base de la vie : prendre le temps de préparer son repas, parce que manger est "radical", dans le sens de racine, racine de la vie si l'on veut, et les racines, c'est bon en potée.
Si on prend le temps de les regarder, tous ces légumes, on esquisserait presque un sourire tant il y a de variétés de formes, de couleurs et de goûts.

Une fois la compagnie rassemblée dans la cocotte qui chauffe à feu doux, on ajoute un peu d’eau, histoire de faire baigner le tout dans un minimum de consensus. J’ajoute quelques feuilles de blettes, une petite poignée de lentilles, une tranche de lard coupée en petits morceaux, une branche de thym, une pincée de gros sel et je laisse l’ensemble mijoter quelques heures, sans couvrir ou en couvrant à peine. De temps en temps je rajoute un verre d’eau. On peut mettre beaucoup d’eau comme pour une soupe et on peut même en faire une soupe, mais dans mon cas, je n’en mets pas beaucoup, juste le nécessaire pour que les saveurs puissent se mélanger tout en restant concentrées.

Ce qui est agréable avec cela, c’est que tout l’appart se rempli d’une odeur tellement douce qu’elle en réchauffe le cœur de tous les habitants.

L’idée, c’est aussi de mettre assez peu d’épices dans la tambouille pour rester au plus près des saveurs originelles. Du sel et une branche de thym, ou bien un peu de coriandre, ou de la sauge, mais en soupçon, c’est tout, juste pour dire.

Quelques heures plus tard, je mixe le tout si j'en ai envie. Il se peut qu'à force de remuer régulièrement, on n'ait pas besoin de mixer davantage, c'est selon.

Ce qu’il faut savoir et que je me suis bien gardée de dire, c’est que ma potée d’hiver a un goût doucement sucré. La butternut, les carottes, les oignons, le panais et les topi, tout cela donne une excellente touche de châtaigne qui, à moi, me donne l’impression d’être à la montagne, dans une petite maison vieillie bordée de neige, avec un feu qui brûle dans la cheminée, les pieds au chaud dans de grosses chaussettes de laine. Mon enfance. Pourtant, ce ne sont pas mes parents qui cuisinaient la butternut ! Eux, c’était la pomme de terre…

Tout cela étant dit, ce sur quoi je souhaite insister, c’est l’importance de consacrer du temps à préparer ses repas, même occasionnellement, faire simple avec les produits de la saison.

C’est tout, mon propos ne va pas plus loin. Pour l’instant.


Pour qui cela intéresse, dans ma tambouille qui est délicieuse, j'ai mis:
- une butternut entière
- 3 gros navets
- 5 petits topinambours
- 2 carottes
- 3 tiges et feuilles de blettes
- une petite poignée de lentilles vertes
- le tiers d'un gros panais
- 3 fines tranches de lard coupées en lardons
- 4 oignons moyens
- une pincée de ci
et une pincée de ça.

Voilà une bien grosse tambouille, me direz-vous. A quoi je répondrai oui, il m'en restera pour le petit déjeuner.

Post scriptum: si vous êtes motivés, je vous parlerai de ma salade d'automne "Haricots verts - Abricots frais" dans son jus de clémentine...


dimanche 22 décembre 2013

Economix, l'histoire de l'économie en BD!

La première histoire de l’économie en BD (lecture engagée, lecture responsable).

Michael Goodwin (textes) et Dan E. Burr (illustrations).



On m’a parlé d’«Economix » en termes élogieux, si bien que je l’ai lu et que c’est à mon tour de défendre ce fantastique ouvrage.

Economix est un ouvrage de vulgarisation, donc d’explication, de simplification qui s’adresse au plus grand nombre. Comme le titre le laisse supposer, il traite d’économie.

C’est bien simple : si l’on veut comprendre quelque chose au monde dans lequel on vit – pourquoi ça va mal, par exemple- ce livre est indispensable. Je dirai qu’il rassemble en moins de trois cents pages tout l’enseignement de Sciences économiques et sociales des classes de seconde, première et terminale, ainsi que la première année d’enseignement de l’économie de Science Po (enseignement assez généraliste mais qui commence à côtoyer la théorie pure et à la questionner).

Autant d’information dans un gros livre paraît impressionnant, présenté comme je viens de le faire succinctement, mais que nenni : dans ce bouquin, que l’essentiel !

Et pas seulement l’essentiel mais aussi de l’humour, de la clarté, du plaisir, le plaisir de comprendre.

Une fois que l’on a compris certaines choses, on ne peut plus agir comme lorsqu’on les ignorait. Une fois lu ce livre, on ne peut plus consommer gentiment les choses les plus triviales qui nous entourent. On ne peut plus penser de manière cynique que les choses vont mal suite au jeu de la fatalité et que rien ne peut plus dévier la course perdue de l’humanité. Une fois lu ce livre, on a au contraire l’envie de prendre ses responsabilités, se retrousser les manches et voir ce que chacun peut faire à sa mesure.

Economix est un ouvrage de vulgarisation époustouflant. Le travail des auteurs est remarquable, leur intention d’apporter l’information, la connaissance, au plus grand nombre de leurs concitoyens est honorable. C’est pour cela que ces concitoyens sont cordialement invités à faire l’effort de lire ce genre d’ouvrages. Il met à la portée de tous une connaissance indispensable à toute personne qui souhaite être responsable et citoyenne.

Ceci étant dit, entrons un peu plus avant dans le bouquin.

Le livre commence sans ménagement en plongeant aux origines occidentales de l’organisation économique capitaliste. Système féodal, colbertisme, mercantilisme, physiocratie avec François Quesnay, on retient en effet l’essentiel de cette histoire de l’économie sans pour autant la questionner. Ce n’est pas le propos de l’auteur que de questionner les origines, cependant ce pourrait être – et ça l’est- très intéressant de le faire. Pour cela, quelques pages wiki sur les termes énoncés juste au-dessus, auxquelles on ajoute si l’on s’est pris au jeu, la lecture de Louis Dumont « Homo aequalis » et de Karl Polanyi « La grande transformation » (ouvrages très accessibles aussi).

Puis on arrive  à Adam Smith qui est à l’origine du courant économique libéral, parlant de marché libre, de main invisible, de laissez-faire, de division du travail. Personnellement, l’auteur m’a réconciliée avec Adam Smith car voyez-vous, j’avais tendance à le mettre dans le lot des penseurs qui nous ont mal inspirés, malgré eux biensûr, mais bon… Smith a été interprété, surinterprété et mal interprété par de nombreux tenants de la science économique classique, mais on ne peut lui tenir rigueur de ce qui a été fait de ses propos. L’auteur de notre fantastique BD Economix réhabilite Smith en citant de son ouvrage « Recherches sur la nature et les causes de la richesse des Nations » (1776), des passages que l’histoire n’a pas retenus, pourtant incroyablement judicieux et actuels. C’est pourquoi il peut être intéressant de redécouvrir Smith sous un autre œil.


On continue ensuite la visite en passant par la révolution américaine, ses enjeux internationaux, le début de la connivence entre politique et économie autour de la notion de pouvoir que donne l’accumulation d’argent. Puis on arrive aux premiers penseurs qui ont érigé l’économie en dérivée de science mathématique, avec à leur tête David Ricardo (1816). Tout cela est très bien présenté dans le livre alors je n’en dis pas plus.

On avance, révolutions industrielles, Marx et Engels, socialisme, début de la finance, premières crises systémiques. Les corporations grossissent, acquièrent du pouvoir jusqu’à soumettre les décisions politiques à leurs intérêts (on voit comment tout ce système oligarchique a commencé), avec plein d’exemples savoureux, énormément de bon sens et de recul, toujours subtilement illustrés avec humour.

Tout cela exposé dans les trois premiers chapitres sur les huit que compte le livre. A partir du chapitre quatre et jusqu’à la fin, le livre demande un peu plus de concentration. Le lecteur la fournira sans rechigner. On passera un peu plus de temps sur chaque vignette de la BD et le plaisir de comprendre sera encore plus intense. En effet, on continue à suivre l’évolution historique de l’économie mondiale –ou plutôt de l’expansion du modèle capitaliste libéral tous azimuts- mais les détails sont plus fournis, on creuse la logique plus profondément, on décortique de nombreux exemples, on prend le temps de comprendre et d’assimiler les arguments.

On visite ainsi la crise de 1929, le rôle des banques dans le système, les imbrications d’intérêts des uns et des autres, on rencontre – et quelle belle rencontre !- John Maynard Keynes (« Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie », 1936 – ouvrage très important !)

Quand j’ai découvert Keynes il a des années maintenant, je l’ai adoré. Si l’on met en perspective sa formidable analyse de la « monnaie » avec l’anthropologie du don (Mauss, Lévi Strauss,…), on arrive à quelque chose de très intéressant dont il n’est pas encore question ici mais qui touche à la question de la place de l'argent dans notre société : "intermédiaire" de l'"échange", nature "marchande" des biens et donc "marchandisation galopante", etc...

Economix présente en quelques vignettes toutes les bases du débat qui a opposé tant de fois et les oppose encore, les néoclassiques néolibéraux aux keynésiens (microéconomie/ macroéconomie).

On comprend d’où viennent les politiques dites d’austérité (réduction des dépenses publiques, etc), on révise les politiques monétaires de relance par la consommation (politique de type keynésienne), de stop and go, d’économie mixte. On suit l’évolution du Wellfare State (Etat provodence), du syndicalisme, de la guerre froide, de la bureaucratie-technocratie, de la consommation et production de masse, de l’appauvrissement d’une majorité au profit d’une minorité. On sera ravi de croiser Teddy Roosevelt, Lénine, Gorbatchev, qui se sont remonté les manches pour agir concrêtement et plus honnêtement que beaucoup d’autres. On déplore de voir qu’au final, les quelques très riches ont mis au pas tout un système (politique, média, publicité dans le seul but de faire du profit, ce qu’on peut qualifier de perversion de l’idée originelle du capitalisme, d’ailleurs ce n’est même plus du capitalisme…)
Crises pétrolières, reaganomie ( politique économique de Reagan), guerres d’irak, 11 septembre, subprimes, effondrement des banques, etc… l’essentiel de ce qui constitue notre monde économique est passé au crible de l’explication claire de nos auteurs.

Biensûr, ces deux auteurs Michael Goodwin et Dan E. Burr (le dessinateur Dan est tout aussi important que l’auteur des textes : ses dessins en disent beaucoup plus que les mots parfois), défendent un parti pris. Ils présentent l’histoire de l’économie en se permettant d’émettre une critique qui pourrait se résumer à ceci : on est dans un beau bordel auquel personne ne comprend grand-chose, surement parce que nous sommes dans l'erreur:


Difficile à contredire. Aujourd’hui, il est devenu impossible de trouver un argument en faveur d’un statu-quo du système, ou en faveur de son expansion.

Les auteurs ont parfaitement raison sur un point : personne n’y comprend vraiment grand-chose à tout ce bordel politico-économique, ce qui ne veut pas dire que personne ne peut rien y comprendre. Au contraire, si l’on prend le temps de s’y intéresser, beaucoup de choses deviennent compréhensibles. On peut commencer par la lecture d’Economix, qui, je le répète, est un véritable régal, un ouvrage indispensable.




jeudi 19 décembre 2013

Economix - l'histoire de l'économie en BD!

La première histoire de l’économie en BD (lecture engagée, lecture responsable).

Michael Goodwin (textes) et Dan E. Burr (illustrations).



On m’a parlé d’«Economix » en termes élogieux, si bien que je l’ai lu et que c’est à mon tour de défendre ce fantastique ouvrage.

Economix est un ouvrage de vulgarisation, donc d’explication, de simplification qui s’adresse au plus grand nombre. Comme le titre le laisse supposer, il traite d’économie.

C’est bien simple : si l’on veut comprendre quelque chose au monde dans lequel on vit – pourquoi ça va mal, par exemple- ce livre est indispensable. Je dirai qu’il rassemble en moins de trois cents pages tout l’enseignement de Sciences économiques et sociales des classes de seconde, première et terminale, ainsi que la première année d’enseignement de l’économie de Science Po (enseignement assez généraliste mais qui commence à côtoyer la théorie pure et à la questionner).

Autant d’information dans un gros livre paraît impressionnant, présenté comme je viens de le faire succinctement, mais que nenni : dans ce bouquin, que l’essentiel !

Et pas seulement l’essentiel mais aussi de l’humour, de la clarté, du plaisir, le plaisir de comprendre.

Une fois que l’on a compris certaines choses, on ne peut plus agir comme lorsqu’on les ignorait. Une fois lu ce livre, on ne peut plus consommer gentiment les choses les plus triviales qui nous entourent. On ne peut plus penser de manière cynique que les choses vont mal suite au jeu de la fatalité et que rien ne peut plus dévier la course perdue de l’humanité. Une fois lu ce livre, on a au contraire l’envie de prendre ses responsabilités, se retrousser les manches et voir ce que chacun peut faire à sa mesure.

Economix est un ouvrage de vulgarisation époustouflant. Le travail des auteurs est remarquable, leur intention d’apporter l’information, la connaissance, au plus grand nombre de leurs concitoyens est honorable. C’est pour cela que ces concitoyens sont cordialement invités à faire l’effort de lire ce genre d’ouvrages. Il met à la portée de tous une connaissance indispensable à toute personne qui souhaite être responsable et citoyenne.

Ceci étant dit, entrons un peu plus avant dans ce bouquin merveilleux.

Le livre commence sans ménagement en plongeant aux origines occidentales de l’organisation économique capitaliste. Système féodal, colbertisme, mercantilisme, physiocratie avec François Quesnay, on retient en effet l’essentiel de cette histoire de l’économie sans pour autant la questionner. Ce n’est pas le propos de l’auteur que de questionner les origines, cependant ce pourrait être – et ça l’est- très intéressant de le faire. Pour cela, quelques pages wiki sur les termes énoncés juste au-dessus, auxquelles on ajoute si l’on s’est pris au jeu, la lecture de Louis Dumont « Homo aequalis » et de Karl Polanyi « La grande transformation » (ouvrages très accessibles aussi).

Puis on arrive  à Adam Smith qui est à l’origine du courant économique libéral, parlant de marché libre, de main invisible, de laissez-faire, de division du travail. Personnellement, l’auteur m’a réconciliée avec Adam Smith car voyez-vous, j’avais tendance à le mettre dans le lot des penseurs qui nous ont mal inspirés, malgré eux biensûr, mais bon… Smith a été interprété, surinterprété et mal interprété par de nombreux tenants de la science économique classique, mais on ne peut lui tenir rigueur de ce qui a été fait de ses propos. L’auteur de notre fantastique BD Economix réhabilite Smith en citant de son ouvrage « Recherches sur la nature et les causes de la richesse des Nations » (1776), des passages que l’histoire n’a pas retenus, pourtant incroyablement judicieux et actuels. C’est pourquoi il peut être intéressant de redécouvrir Smith sous un autre œil.


On continue ensuite la visite en passant par la révolution américaine, ses enjeux internationaux, le début de la connivence entre politique et économie autour de la notion de pouvoir que donne l’accumulation d’argent. Puis on arrive aux premiers penseurs qui ont érigé l’économie en dérivée de science mathématique, avec à leur tête David Ricardo (1816). Tout cela est très bien présenté dans le livre alors je n’en dis pas plus.

On avance, révolutions industrielles, Marx et Engels, socialisme, début de la finance, premières crises systémiques. Les corporations grossissent, acquièrent du pouvoir jusqu’à soumettre les décisions politiques à leurs intérêts (on voit comment tout ce système oligarchique a commencé), avec plein d’exemples savoureux, énormément de bon sens et de recul, toujours subtilement illustrés avec humour.

Tout cela exposé dans les trois premiers chapitres sur les huit que compte le livre. A partir du chapitre quatre et jusqu’à la fin, le livre demande un peu plus de concentration. Le lecteur la fournira sans rechigner. On passera un peu plus de temps sur chaque vignette de la BD et le plaisir de comprendre sera encore plus intense. En effet, on continue à suivre l’évolution historique de l’économie mondiale –ou plutôt de l’expansion du modèle capitaliste libéral tous azimuts- mais les détails sont plus fournis, on creuse la logique plus profondément, on décortique de nombreux exemples, on prend le temps de comprendre et d’assimiler les arguments.

On visite ainsi la crise de 1929, le rôle des banques dans le système, les imbrications d’intérêts des uns et des autres, on rencontre – et quelle belle rencontre !- John Maynard Keynes (« Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie », 1936 – ouvrage très important !)

Quand j’ai découvert Keynes il a des années maintenant, je l’ai adoré. Si l’on met en perspective sa formidable analyse de la « monnaie » avec l’anthropologie du don (Mauss, Lévi Strauss,…), on arrive à quelque chose de très intéressant dont il n’est pas encore question ici mais qui touche à la question de la place de l'argent dans notre société : "intermédiaire" de l'"échange", nature "marchande" des biens et donc "marchandisation galopante", etc...

Economix présente en quelques vignettes toutes les bases du débat qui a opposé tant de fois et les oppose encore, les néoclassiques néolibéraux aux keynésiens (microéconomie/ macroéconomie).

On comprend d’où viennent les politiques dites d’austérité (réduction des dépenses publiques, etc), on révise les politiques monétaires de relance par la consommation (politique de type keynésienne), de stop and go, d’économie mixte. On suit l’évolution du Wellfare State (Etat provodence), du syndicalisme, de la guerre froide, de la bureaucratie-technocratie, de la consommation et production de masse, de l’appauvrissement d’une majorité au profit d’une minorité. On sera ravi de croiser Teddy Roosevelt, Lénine, Gorbatchev, qui se sont remonté les manches pour agir concrêtement et plus honnêtement que beaucoup d’autres. On déplore de voir qu’au final, les quelques très riches ont mis au pas tout un système (politique, média, publicité dans le seul but de faire du profit, ce qu’on peut qualifier de perversion de l’idée originelle du capitalisme, d’ailleurs ce n’est même plus du capitalisme…)
Crises pétrolières, reaganomie ( politique économique de Reagan), guerres d’irak, 11 septembre, subprimes, effondrement des banques, etc… l’essentiel de ce qui constitue notre monde économique est passé au crible de l’explication claire de nos auteurs.

Biensûr, ces deux auteurs Michael Goodwin et Dan E. Burr (le dessinateur Dan est tout aussi important que l’auteur des textes : ses dessins en disent beaucoup plus que les mots parfois), défendent un parti pris. Ils présentent l’histoire de l’économie en se permettant d’émettre une critique qui pourrait se résumer à ceci : on est dans un beau bordel auquel personne ne comprend grand-chose. Difficile de contredire la légitimité de ce parti pris. Il y a 10 ans, beaucoup de monde se serait opposé au discours de ces auteurs (d’ailleurs, des millions de gens pensent comme eux), mais aujourd’hui, il est devenu impossible de trouver un argument en faveur d’un statu-quo du système, ou en faveur de son expansion.

Par contre, les auteurs ont parfaitement raison sur un point : personne n’y comprend vraiment grand-chose à tout ce bordel politico-économique, ce qui ne veut pas dire que personne ne peut rien y comprendre. Au contraire, si l’on prend le temps de s’y intéresser, beaucoup de choses deviennent compréhensibles. On peut commencer par la lecture d’Economix, qui, je le répète, est un véritable régal, un ouvrage indispensable.



mercredi 4 décembre 2013

Suspension solidaire: le café suspendu

Parmi les nombreuses initiatives solidaires qui éclosent ici et là, que l’on qualifie d’initiatives citoyennes dans la lignée d’un « consommer autrement », un consommer local ou un consommer moins mais mieux par exemple, une nouvelle pratique se met en place, timidement, qui mérite qu’on y accorde un peu d’attention.

Cette nouvelle pratique consiste, pour un individu quelconque, à se rendre dans une brasserie, un café ou un bar, à y commander son café et à en payer un second que l’on mettra « en attente ». Non pas pour le boire soi-même plus tard mais pour qu’il soit bu, ce café « en attente », par un autre individu que l’on ne connaît pas. Cet autre individu entrera dans le bar, demandera au tenancier s’il y a un café « en attente » et dans l’affirmative, ce café lui sera servi.

A l’entrée de son établissement, sur la porte ou bien sur la vitrine, un logo permet d’informer le passant qu’ici, on sert des cafés « en attente ». Comme cela, tant le « donneur » que le « receveur » savent que la pratique du café dit aussi « suspendu » est bienvenue dans cet établissement.

L’idée qui est derrière cette nouvelle pratique est simple : une personne qui a les moyens de prendre un petit café et qui peut en payer un second, offre ce second café à une personne dont les moyens sont moindres. Ainsi, plutôt que de donner deux euros à une personne sans le sou assise au bord d’un trottoir, on fait un geste beaucoup plus concret.

L’idée est certes intéressante, mais pour que cette pratique se répande, quelques points sont à éclaircir.
Tout d’abord, en observant comment les choses se passent auprès des établissements qui ont mis en place le « café suspendu », on commence à distinguer la forme que prend cette nouvelle solidarité.

Par exemple, on observe qu’il y a, dans tous les cas, plus de donneurs que de gens qui viennent réclamer un café en attente. Et cela est riche de sens.

Pourquoi les gens sont-ils prêts à donner ? Pourquoi s’engouent-ils pour ce genre de pratiques ?

Une partie de la réponse tient à ce que j’appelle, la « propension naturelle des gens à compatir ». Au fond, on est tous plus ou moins sensibles et conscients que certains individus ont « moins de chance » que d’autres. Aussi, le modèle de société que nous avons développé autour de nous est responsable d’une grande partie de la pauvreté, on peut affirmer qu’il en engendre ou génère une grande partie. En contrepartie, alors, à l’initiative des citoyens, d’associations ou groupes divers, des « canaux de charité » sont instaurés pour permettre à ceux qui ont de donner un peu à ce qui n’ont pas. Des canaux de charité, ou bien encore des « prêts à agir ». Les collectes alimentaires, vestimentaires, les centres d’hebergement sociaux, etc… Ces canaux sont nombreux et malheureusement, ils n’éradiquent pas la pauvreté, à peine la jugulent-ils. 

Bon, c’est ainsi.

On se rend compte, avec un peu de bonne volonté que ce n’est pas ainsi que l’on résoudra les problèmes de pauvreté autour de nous, et encore moins les problèmes de pauvreté au bout du monde. En effet, la pauvreté n’est pas un problème de quantité – quand bien même on donnerait tout ce dont on n’a pas besoin et davantage aux organismes caritatifs, on ne résoudrait pas le fond du problème. 
La pauvreté résulte d’un problème de « paradigme », comme le dit Pierre Rahbi. Pour synthétiser son propos auquel nous adhérons, la pauvreté – et bien d’autres maux !- est inhérente au système, donc c’est le système qu’il faut repenser.

La pratique du café suspendu, aussi innocente, petite et insignifiante qu’elle puisse paraître aux yeux de beaucoup, s’inscrit dans une logique qui s’éloigne des logiques du système.
Elle est inscrite dans le système car à la base, il s’agit de « payer » quelque chose dans un petit commerce, donc de consommer de manière « traditionnelle », cependant, autour de cette consommation traditionnelle, il y a autre chose de très important. Si l’on fait attention à quelques points, la pratique peut se généraliser et entrainer dans son sillage beaucoup plus de changement qu’on ne l’imagine.

La chose la plus importante à mes yeux est de ne pas stigmatiser le « receveur » en tant que pauvre en marge du système, assisté. Surtout pas. Cette pratique de café suspendu ne peut marcher que si n’importe quelle personne demandant un café suspendu quand il y en a, a son café. Cela suppose un exercice très compliqué de la confiance. Cela requiert aussi de la part de chacun, d’être responsable. Tant pour le receveur que le donneur ou le cafetier intermédiaire. Ce qui est certain pour l’instant, c’est que les donneurs sont nombreux.

Dans un réflexe de pensée inscrite dans la logique du système, la première chose qui peut venir à l’esprit est qu’il va y avoir des abus car les gens sont supposés être égoistes et se jeter sur toute forme de gratuité. On peut aussi penser que cette pratique de café suspendu ne résout rien car ce n’est pas un café qui va changer la situation d’une personne aux moyens moindres. Ou bien encore que ce n’est qu’un moyen supplémentaire de se donner bonne conscience.

On peut aussi penser « autrement », c’est d’ailleurs à la mode, ce penser « autrement ». Pour commencer, il s’agit de penser en terme de confiance, de responsabilité et d’altruité. Il s’agit aussi de penser « petit », « petit » après « petit », caillou après caillou, ce qui à terme (un long terme que l’on a du mal, en ces temps d’instantanéité, à accepter ou concevoir) permet en fait de déplacer des montagnes. Une somme de petits rien peut faire un grand tout.

Confiance, responsabilité et altruité : voyons cela de plus près.

Si le cafetier voit dans la pratique du café suspendu la possibilité de gagner 10 euros par jour en ne respectant pas la règle, grand bien lui en fasse. S’il respecte la règle, ce qu’il a à gagner n’a rien de pécuniaire. Ce qu’il a à gagner c’est de donner à sa profession son sens originel : tenir un lieu de convivialité au sein duquel les gens viennent se poser quelques instants pour se retrouver entre amis, pour se jeter un petit café au fond du gosier avant de retourner travailler, etc. C’est d’être pleinement un petit commerçant au service des gens qui passent dans son établissement. Que le « merci » du client soit sincère et gratifiant. C’est, au fond, ce qu’il y a de plus important dans son métier. La pratique du café suspendu est l’occasion, pour le commerçant, de redonner du sens à son travail. Dans les établissements qui ont mis en place cette pratique, nombreux sont les cafetiers qui n’hésitent pas à contribuer au geste en complétant de leur poche une monnaie laissée insuffisante. Ils laissent par exemple une petite boîte sur le comptoir pour les monnaies « incomplètes » et ajoutent ce qui manque.

Si une personne se dit que c’est pour elle l’occasion de ne plus avoir à dépenser pour son café et qu’elle décide d’y aller allègrement, régulièrement, elle se rendra compte que le café, quand on en abuse, c’est mauvais pour la santé. C’est surtout irréfléchi que de se dire qu’on peut profiter de la générosité des autres à travers la consommation de café. Il est en fait si peu probable que des gens y voit une réelle opportunité de profit que le nombre d’individus concernés est trop faible pour priver les autres de leur petit café. Rappelons-le, les donneurs sont vraiment nombreux.

Comme je le disais plus haut, le fait qu’ils soient nombreux est révélateur. Non pas du fait que les gens cherchent à se jeter dans des prêt a agir pour se donner bonne conscience, mais révélateur du fait que les gens se sentent concernés et ont besoin de se sentir responsables. Ils ont besoin de faire quelque chose, de savoir ce qu’ils font et comment le faire. Pour cela, agir à petite échelle, à « proximité » est indispensable. C’est une des clés du changement auquel on aspire. Le petit, le local, la proximité vont de paire avec la confiance, la responsabilité et l’altruité (sur laquelle je reviendrai prochainement).

La pratique du café suspendue crée de l’engouement chez les personnes qui en ont entendu parler. Elle s’est ouverte à d’autres biens tout aussi « petits » : la baguette de pain, un sandwich, un repas chaud, un livre de poche. Dans de nombreux cas, le petit commerçant est pro-actif et « complète » le geste du donneur.
Le "petit" est essentiel.

C’est une affaire à suivre et à faire tourner. Encore une fois, penser « autrement », c’est d’abord penser « petit ».





lundi 11 novembre 2013

Chaud devant: les états de la matière

En regardant tomber les premiers flocons de neige de la saison, pas longtemps, juste quelques minutes, le temps de réaliser que l’hiver arrivait, j’ai été prise d’un doute. Un doute très diffus. J’ai quitté des yeux la fenêtre pour m’adresser d’un coup d’un seul à mon ami voisin de table, docteur en biologie, le seul voisin surement capable d'encaisser mes questions pas toujours très digestes:

-     Combien d’états de la matière connaissons-nous ? Par exemple l’eau peut être solide, liquide ou gazeuse, mais est-ce généralisable à toute la matière que nous connaissons ? Une chose est-elle forcément solide, liquide ou gazeuse? 

Mon voisin a gentiment éclairé ma lanterne :

-        Il y a trois états principaux de la matière comme tu viens de le dire, solide, liquide et gazeux, mais on en connaît d’autres ( Plasma, super-fluides...). La matière change d’état en fonction principalement de la température et de la pression. La température de fusion de l’eau est d’environ 0° C et l’eau bout à environ 100°C .
-        Fusion ? Tu veux dire le phénomène de solidification ?
-        Non, l’autre, quand elle passe de l’état solide à l’état liquide.
-        Tiens donc, et comment s’appelle-t-on le changement d’état liquide à état solide ?
-        Solidification, tout simplement, et on appelle sublimation le passage de l’état liquide à gazeux ou solide à gazeux.
-        C’est très intéressant cela, parce que ces termes sont très évocateurs philosophiquement. Fusion, sublimation…
-        Mais ce qui est surtout intéressant, c'est que ces états principaux sont des états dits stables, et que pour passer d’un état stable à un autre état stable, la matière passe par une multitude d’états intermédiaires. Il existe aussi des états dits « métastables », lorsque par exemple, on trouve de l’eau liquide à – 40°C, on parle alors de surfusion. Les facteurs que sont la température et la pression ne sont pas les seuls qui entrent en compte dans les « transitions de phase ».

Nous y voilà : transitions de phase, état et processus, état stable et instabilité, thermodynamique et entropie, et maintenant métastabilité. Tu m’étonnes que le doute ait été diffus. Des concepts, plus que des phénomènes, ô combien intrigants.


1 - la notion de changement d’état 

Lorsqu’on parle d’état de la matière, on suppose une stabilité de la matière, et définir des états stables nous permet de catégoriser la matière en fonction des formes dans lesquelles elle se manifeste (la roche est solide, le lait est liquide, etc). 

On peut considérer que la stabilité d’un état est relative à notre perception et à notre préhension cognitive. Pour passer d’un état théoriquement stable à un autre, la matière transite par de nombreux états intermédiaires que nous ne voyons pas toujours. L'eau ne passe pas de l'état solide à l'état liquide en un claquement de doigt, mais tout au long d'un processus de solidification. Aussi, il existe différents types de solidité, de liquidité, de « gazéité » (pour employer des termes barbares). Un cristal, comme un flocon de neige, n’est pas la même chose qu’un bloc de glace. Une substance colloïdale (gel) n’est ni « vraiment » solide, ni liquide. Mais qu’est-ce que « vraiment » solide veut dire, il y a du solide plus solide que du moins solide, et c’est toujours plus ou moins « solide » par rapport à des éléments extérieurs.

Ce que l’on cherche, ce sont des formes qui ne varient pas beaucoup en fonction de l’environnement extérieur, des formes stables. Imaginons que la roche se mette à fondre dès qu’il fait plus de 30°C, nos montagnes auraient fière allure. Notre quête de stabilité a deux conséquences importantes : d’abord elle nous fait voir l’instabilité comme « mauvaise », porteuse de risque et d’insécurité, une faille dans notre maîtrise de l’environnement ; ensuite, entre stabilité et instabilité, il y a un monde intermédiaire qui n’on ne pense pas à regarder (sauf si on est un scientifique, je veux dire).

C’est lorsque l’on va voir un peu plus en profondeur les secrets de la matière, que l’on constate la relativité des observations et des premiers développements théoriques que les observations ont inspirés. Pour faire simple : l'homme a observé du dur, du moins compact, du liquide, de l’air, puis il a théorisé les différents états répertoriés. C’est ainsi que la science a commencé, par un répertoire d'observations, puis une réflexion qui tente de rendre compte de ces observations.

Aujourd’hui, on pense la matière comme étant « finie », dans le sens « limitée » à ces trois types de manifestations, ou comme pouvant, quoi qu’il arrive – si par exemple, on découvre d’autres formes de matière, on en connaît déjà plus de trois - être catégorisée selon sa forme en états distincts les uns des autres. Distincts dans le sens où l’on fait abstraction des états intermédiaires, des processus. Distincts dans le sens où l’on évacue toute idée d’une continuité de la matière. Une continuité bien évidemment très subtile, latente.
Si l'on "met de côté" les aspects liquide, gazeux, solide et surfusionné de l'eau, que reste-t-il? Dans quel état est notre eau ? La matière est continue dans ses changements d'état, et l'état dans lequel un chose nous apparaît, est en fait l'état le plus visible à nos yeux, parce que plus stable.

Pour en revenir à ma matière « étatistique » (encore un mot barbare), je dirais que nous avons une tendance générale à réifier la matière et que cette tendance devrait être questionnée. Si l’on découvrait par exemple qu’au niveau macroscopique, ou mésoscopique – bref à l’échelle de notre interaction directe (via nos sens) avec la matière- celle ci n’était pas aussi déterminée, voire déterminable, objectivable, discrète, qu’on le pense et qu’on le souhaite, cela inviterait à repenser sérieusement le matérialisme dans toutes ses dimensions (notamment sociologique).

2) L’homme cherche la stabilité au moyen de la métrie, plus que de la mesure.

On pourrait parler d’une "métrication" de la matière, d’une "métrication" des phénomènes, une "métrication" dont l’étalon de mesure est toujours, nécessairement, proportionnel à la condition anthropique. Plus clairement : c’est en rapport avec des observations faites par l’homme que sont établis les étalons de mesure. Par exemple : la thermométrie (mesure de la température).

Je vous raconte et vous me direz.

Je reprends mon voisin de table :

-        Tu me dis donc que la matière change en fonction de la température notamment.
-        Oui, et à des températures proches du zéro absolu, on observe des phénomènes de super-fluidité, ce qui est un autre état de la matière.
-        Le zéro absolu, c’est -273 degrés n’est-ce pas ?
-        C’est ça, - 273,15 degrés Celsius, ou 0 kelvin (0°K), c’est une limite de froid approximative, un peu comme le mur de Planck.
-       Je vois.

Ce que je vois, c’est que nous avons des chiffres étranges pour parler températures. Avant de me jeter sur internet pour avoir des infos sur je ne sais quoi, je réfléchis. Voyons. Degrés Celsius, degrés kelvin, Fahrenheit, et il y en a sûrement d’autres.

Étrangement, l’eau gèle à 0° Celsius et bout à 100 degrés Celsius. Ce ne peut être un hasard. 

Se peut-il alors qu’on ait arbitrairement pris des phénomènes observés (solidification de l’eau, évaporation) et décrété du poing sur la table que l’un déterminerait une « température » de 0° et l’autre de 100° ? Ensuite par rapport à ces deux bornes, on aurait établi une graduation s’étendant entre et au-delà des bornes, exactement comme on trace une droite passant par deux points A et B, posant A= 0 et B=100, divisant le segment « interponctuel » en 100 sous-parties égales et prolongeant la graduation au-delà des limites du segment, en respectant la « taille » des sous-parties.

Dans ce cas, la taille d’une sous-partie, autrement dit, la taille d’un degré, a quelle valeur ?

Il a une valeur et une valeur certaine : c’est un moyen, un instrument à notre disposition pour mesurer une dimension de notre environnement (dans le but de contrôler et de comprendre cet environnement, etc…) mais en dehors de « nous », la valeur d’un degré est simplement…. hors de toute considération. 

Ensuite j’ai cherché des infos sur le degré Celsius et j’ai été surprise de voir que notre bon monsieur Celsius a procédé, ainsi que ses confrères thermomètres (dans le sens spécialistes de la thermométrie bien sûr), comme je l’imaginais : d’après l’observation de phénomènes. Chaque thermomètre choisissant ses phénomènes, puis se conformant ou non à la coutume centigraduelle. (Fahrenheit avait choisi pour ses bornes 0° F et 12°F, avant de multiplier par 8 ses degrés, établissant les bornes à 0° et 96°F) Notons que Celsius lui-même avait, à l’origine, créé une échelle de mesure inversée, c’est-à-dire que plus on allait vers le froid, plus les nombres augmentaient… C’est un bel exemple de la place qu’occupe la « convention » : le froid est égal à moins, le chaud à plus, mais pas nécessairement.

Amusons-nous un instant:
Si la température la plus froide qui existe est de -273,15 degrés Celsius. Qu'on ait décidé d'en faire le point de départ d'une autre échelle (celle de Lord Kelvin par exemple).  On aurait pu prendre la température du soleil comme borne supérieure (5526°C) on additionne les deux 5526 + 273.15= 5800 (arrondis) Si on veut garder notre symétrie entre positif et négatif on divise par deux et hop, le soleil a une température de 2900 degrés Bellefleur, le zéro absolu est de -2900, l'air printanier frôle les 150° B. Bien sûr, dans ce cas, la valeur d'un degré est la même que pour l'échelle de Celsius ou pour l'échelle de Kelvin. On peut donc faire un bazar plus important en choisissant par exemple que seuls les nombres premiers sont marqueurs de degrés, et que l'écart thermique entre chaque nombre est le même quelque soit la "valeur" de l'écart numérique. On peut faire ce qu'on veut, encore faut-il que le système international soit convaincu de la praticité de votre échelle et qu'elle ne bouscule pas trop les conventions. Ce qui sera commun à toute échelle, a priori et jusque preuve du contraire, c'est son arbitraire, lié au fait que ce sont des "phénomènes physiques à notre portée" qui conditionnent l'échelle.
On sait quelle est la température la plus froide pour l'instant, en dessous de laquelle on ne peut pas descendre, par contre on peut monter très haut, peut-être même approcher de manière asymptotique un infini potentiel! Si l'on considère alors que les températures sont finies, avec un minimum et un maximum, on constate que nous sommes plus près de fond du bocal que du couvercle. Cela en théorie, car la majorité de l'univers baigne dans un froid glacial.

Voici un tableau qui illustre la relativité du degré par rapport à l’homme :











Donc, la température, qu’est-ce que c’est si ce n’est une manifestation diffuse d’énergie sous forme de sensation calorifique (froid, chaleur !) que nous nous sommes amusés à graduer ? 

Le degré n’existe pas dans la nature. Et ce qui est valable pour la thermométrie est sans doute valable pour toute métrie. Cela bien sûr, n’invalide en rien les disciplines et les pratiques de mesure, mais cela les relativise, et cette relativité mérite d’être pensée.


Quelques articles croisés sur internet:
Degré Celsius sur Wikipédia