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Petite épistémologie de la créativité - première partie

(Sous-titre provisoire: De la contrainte nécessaire.) Une des choses qui font de l’Homme un être vraiment étonnant est sa capacité à in...

mercredi 9 mars 2016

L'échelle

Voici un texte tiré d'un ouvrage de fiction que je suis en train de rédiger. C'est une digression qui ne fera pas partie du texte final, donc je le propose ici.Il s'agit d'une discussion philosophique entre un vieil homme étrange, Javolén, ( un transpasseur qui voyage entre plusieurs dimensions) et le personnage principal, Samuel, jeune père de famille.

L'échelle

- Peut-être pourriez-vous me dire brièvement de quoi parle cette formule, cette équation ? Ca ne m’aidera pas à la comprendre mais cela pourrait … m’aider… à infléchir ? demanda Samuel.
- Cela ne vous fera pas de mal, en effet, répondit Javolèn en brandissant la petite feuille sur laquelle était écrite la formule d’Ettore Fonticelli, de savoir que le principe de toute équation mathématique est de transformer une chose en une autre sans fondamentalement la changer. Toute équation décrit un procédé, un phénomène, et met en évidence un jeu de symétrie qui nous révèle ce qui se conserve, ce qui se transforme au cours du procédé et comment cela se passe. Qu’est-ce qui se transforme dans la conservation, qu’est-ce qui se conserve dans la transformation. Cette équation particulière, la vôtre, décrit une interaction bien singulière entre le tangible et l’intangible.
- En fait, vous êtes en train de me dire qu’une transformation est une conservation, et vice –versa… Rien ne se perd, tout se transforme… Tout se conserve, tout se transforme… Je vois… Et les mathématiques étudient ce truc…
- Si vous voulez. Ce truc, comme vous dites, et que j’appellerais pour ma part le principe de conservation et de transformation, a des conséquences dont vous ne pouvez pas soupçonner l’existence. C’est un principe absolument fondamental. Il sous-tend toute la réalité qui nous entoure, vous et moi. Il rend compte de ce qui est, et plus encore, de ce qu’est être. En cela, c’est un principe ontologique. Vous comprenez ces mots : « principe », « ontologique » ? Ce sont des hommes de votre espèce qui les ont façonnés, je n’invente rien.
- Oui, je… j’ai déjà du les entendre. Vous dites : « il rend compte de ce qu’est être »… Ca, je… j’ai du mal.
- Je veux bien vous aider à comprendre cela mais il va falloir vous accrocher.
- Allez-y, je ferais ce que je peux.
- Vous – quand je dis « vous » je parle des hommes de votre espèce, vos contemporains, etc…, je ne vous vise pas personnellement. Jusque là vous me suivez ?
- N’exagérez pas s’il vous plait. Je ne suis pas complètement abruti.
- Vous, les hommes donc, avez posé l’idée que les choses sont, qu’elles existent. Elles sont là, palpables, autour de vous. Vous pouvez les voir ( il écarquilla grand les yeux), les sentir ( il inspira bruyamment), les toucher (il tapota le bureau), les comprendre ( il plissa les yeux et serra ses mains sur ses tempes), vous avez donc décrété qu’elles existaient. Mettons que vous vous penchiez pour arracher un brin d’herbe au sol, vous constatez que vous avez un brin d’herbe dans la main, et que ce brin d’herbe existe donc, d’une façon absolue, générale. « C’est un brin d’herbe », diriez-vous. Or, ce que vous avez dans votre main est un brin d’herbe mais seulement pour vous, les hommes. Pas plus.
- Jusque là je vous suis, je vous rassure.
- Même si vous ne savez pas ce qu’est un brin d’herbe, - de quoi il est fait, comment il est fait, etc- vous lui octroyez une pleine existence. Vous ne savez pas ce qu’il est mais vous en déduisez qu’il est. Vous me suivez ?
- On ne sait pas ce qu’il est… si, on sait de quoi est fait un brin d’herbe…
- Et savoir de quoi est fait un brin d’herbe c’est savoir ce qu’il est ?
- Eh bien...
- De quoi est fait un brin d’herbe ? Je vous le demande.
- Moi personnellement je n’en sais rien mais je suppose qu’il est fait de petites particules qui interagissent à une échelle microscopique, créant des rapprochements qui donnent des atomes, qui forment ensuite des cellules…
- Et ?
- Et je crois que c’est tout. On sait aussi qu’un brin d’herbe est une forme de vie végétale…
- Ca veut dire quoi « une forme de vie végétale » ?
- Il nait et il meurt. Et entre les deux il vit…
- Et qu’est- ce que vivre, Samuel ?
- Vous me posez de ces questions…
- Concentrez-vous.
- Vivre, dit –il en soupirant et en plongeant son regard dans le plafond. C’est être vivant… Etre… c’est exister ? proposa-t-il à Javolèn.
- Si vous voulez. Disons que vivre, c’est exister. Alors voyons… Comment vous faire comprendre…
- Est-c’…
-Shhht ! Je réfléchis….
Javolen faisait les cent pas entre la porte et le bureau, accompagnant la déambulation de quelques gestes manuels dépourvus de sens. Plusieurs minutes s’écoulèrent dans un silence dense. Un silence concentré.
- Oubliez-tout. Imaginez, Samuel, une longue droite qui part d’en bas et qui va vers le haut.
- Verticale…
- Cette droite est infinie, vous n’en voyez donc aucune extrémité, ni en haut ni en bas, et ne pouvez d’ailleurs pas savoir si elle en a. Vous y êtes ?
- J’y suis…
- Il y a une section de cette droite qui est dans votre champ de vision. Le reste disparait de part et d’autre de ce champ, il s’évanouit dans l’inconnu. D’accord ?
- D’accord…
- Concentrez-vous sur un des deux passages de la section visible à la section invisible. En haut ou en bas, peu importe. Ce passage est diffus, en ce sens que si vous cherchez à trouver le point de cette droite qui soit le dernier visible, vous aurez beau vous approcher pour regarder de près la droite, vous ne ferez que constater que la droite de devient jamais invisible. Est-ce que vous me suivez ?
- Je crois que oui…
- Bien. Ne prenons maintenant que la section visible de cette droite. C’est elle que l’on va graduer pour en faire notre échelle. Vous y êtes ?
- Que la section visible, d’accord…
- Mettons tout en bas de cette échelle ce qui pour nous a un faible degré d’existence. Qu’y mettriez-vous ?
- Un faible degré d’existence… Je ne sais pas… La mort, un caillou, le vent.
- Soit. En haut on place ce qui pour nous a un fort degré d’existence. Qu’y mettriez-vous ?
- Un fort degré…  Je ne sais pas… Dieu ?
- Vraiment Samuel ? Vous plaisantez.
- Non, mais je ne sais pas ce que vous entendez par degré d’existence !..., s’excusa Samuel sincèrement ennuyé.
- Degré de réalité, Samuel. Qu’est-ce qui vous semble réel !
- Réel… Dans ce cas, je mettrais la mort, le caillou et le vent assez haut sur l’échelle, et Dieu tout en bas…
- La mort, le caillou et le vent assez haut, et Dieu tout en bas. Soit. Sur cette échelle, placez-moi le brin d’herbe.
- Je le mettrais vers le milieu.
- Et votre propre personne ?
- Un peu au-dessus.
- Où me placeriez-vous, moi ?
- Vous ? C’est compliqué… Vous m’avez l’air bien réel et en même temps j’en doute, vous êtes … vous venez d’ailleurs. Je vous placerais à côté de l’échelle.
-  Vous me placeriez où à côté de l’échelle ? Vers le haut ? Vers le bas ? Près de l’échelle ? Loin de l’échelle ?
- Arggh je n’en sais rien !
- Détendez-vous Samuel. Fermez les yeux, concentrez-vous et prenez votre temps. Où me placeriez-vous ?
Samuel poussa un long soupir, ferma les yeux et s’enfonça dans son fauteuil.
- Je… vous placerais… en haut et en bas. Je vous placerais… pas vraiment sur l’échelle mais juste à côté, comme si vous la teniez par la main. Mais je vous vois en haut et en bas à la fois.
- Où placeriez-vous le rêve de cette nuit ?
Nouveau soupir. Samuel restait concentré, les yeux toujours fermés.
- Je crois que le rêve serait comme … le fond. Je veux dire l’arrière –plan. Ce en quoi passerait la droite… il envelopperait tout.
- Vous voyez, cet exercice vous oblige à vous interroger sur le degré de réalité des choses qui vous entourent, et donc sur ce qu’est, pour vous, la réalité. Inconsciemment, vous avez cette échelle en vous, et vos compatriotes aussi ont chacun la leur. Je vous ai un peu forcé à regarder la vôtre mais si on regardait les échelles des uns et des autres de vos compatriotes de fortune, on constaterait qu’elles sont assez semblables entre elles.
- C’est fort probable…
- Continuons. Imaginez maintenant que toutes les droites graduées de vos compatriotes se superposent en une seule droite. Par exemple, imaginons que vous ayez tous placé le caillou au même endroit sur la droite. Le point ressort donc davantage à vos propres yeux ainsi qu’aux yeux des autres. Vous en déduisez donc tous, en tout cas une grande partie d’entre vous, que le caillou a non seulement le degré d’existence que la droite indique, puisque vous l’avez tous placé à ce niveau sur la droite, mais vous en déduisez également que le caillou possède, en lui, un degré d’existence propre, puisque vous avez tous cherché à le placer, lui, ce « caillou », sur votre droite. Vous me suivez ?
- Ca devient subtil mais je tiens bon. Je vous suis.
- Parfait. Alors je vais vous poser une question, Samuel. Ecoutez-moi bien.
Il marqua une pause et regarda le jeune homme droit dans les yeux. Il formula sa question  très lentement :
- Quel est le degré d’existence d’un caillou ?
- Mais…  on vient de le dire, non ?
- Absolument pas, Samuel. Vous réfléchirez à cette question et me trouverez la réponse. Alors nous pourrons poursuivre cette aimable conversation et je vous parlerai de Fonticelli et de son fabuleux article sur la Concrétion de l’invisible.
- Tout un programme... murmura Samuel en clignant des yeux, comme s’il cherchait à réajuster son regard.
[…]
- J’ai la réponse à votre question. Elle est en fait assez simple, dit Samuel.
- Bien. Je vous écoute.
- Je reprends votre droite, ou plutôt la mienne, mon échelle de valeurs à moi, sur le degré de réalité que j’accorde aux choses qui m’entourent. Je me suis demandé en fonction de quoi je décidais de placer le caillou ici plutôt qu’ailleurs, plus haut ou plus bas. En fonction de quoi je déterminais le degré de réalité d’un caillou. Pour m’aider à réfléchir, je suis allé me promener au parc et j’en ai ramassé un petit au bord d’un sentier. Un petit caillou que j’ai tenu entre mes doigts. Je l’ai regardé assez longuement et j’ai alors compris que c’était parce que je le tenais entre mes doigts et que je pouvais le voir, que je lui accordais un degré d’existence. Cependant il m’a été impossible d’évaluer ce degré. Impossible de dire si le caillou était très existant ou peu existant. Il me semblait à la fois très réel et insignifiant.
Il marqua une pause.
- Poursuivez.
- C’est tout. J’ai été incapable de le situer sur ma propre échelle. Je sais donc encore moins quel est son propre degré d’existence.
- Alors je vais vous aider. Supposons que vous soyez obligé de situer le caillou sur votre échelle. Vous devez lui choisir une place, peu importe laquelle.  Tout de suite, sans réfléchir, placez le caillou sur votre échelle.
- Maintenant ?
- Peu importe cette place, vous devez trancher. Maintenant !
- D’accord.
- Bien. Où l’avez-vous mis ?
- En bas.
- Dites moi pourquoi ?
- Parce que le caillou n’a pas d’importance. Je marche dessus, ce n’est qu’un gravier. Il n’a aucune utilité.
- C’est fascinant n’est-ce pas ?
- Quoi donc…
- Mais cela, ce qu’on vient de faire. S’il n’y a pas d’urgence, vous êtes incapable d’évaluer le degré d’existence qu’un caillou a pour vous. Par contre, sous la pression, vous avez tranché. Vous l’avez placé au bas de l’échelle. Est-ce que cela vous permet de me dire maintenant quel est le degré d’existence d’un caillou ?
- Eh bien…non. Je n’en sais toujours rien.  Parce que j’ai tranché dans l’urgence. En fonction, finalement, de la place qu’a un gravier dans mon monde.
- En fonction de l’utilité que vous lui trouvez.
- Mais cela ne me permet pas de savoir en vrai…
- Parce que vous n’avez pas un critère objectif. Mettons que tous vos compatriotes tranchent ainsi, comme vous venez de le faire, en fonction de ce même critère, dans l’urgence.
- Eh bien cela ne change rien, dit Samuel. On ne peut toujours savoir quel est, objectivement, le degré d’existence d’un caillou. Le critère d’utilité est un critère qui nous est propre, à nous, et il n’a rien à voir avec le caillou. Il faudrait trouver un autre critère…
- Un critère que vous n’avez pas. Je suis fier de vous, Samuel. On est précisément là où je voulais que vous veniez. Je vais maintenant prendre le relais.  Je pourrais biensûr continuer à vous guider comme je viens de le faire pour que vous découvriez par vous-même ce que je vais maintenant vous dire, mais cela prendrait trop de temps et j’ai très faim.  Je vais vous raconter quelques petites choses, si vous voulez bien.
- Je vous en prie, mais ne soyez pas trop…
-Trop quoi ?
- Bah ne soyez pas trop… là- haut.
- Où ça…
- Bon bref, allez-y.
- Le critère d’utilité que vous avez mentionné est un critère de survie. Il est légitime,  Samuel. Il vous permet de classer les choses qui vous entourent, des choses avec lesquelles vous avez un contact plus ou moins immédiat. Il y a donc, d’une part, ce critère d’utilité qui vous façonne mais il y a aussi un critère d’urgence qui peut exercer une pression plus où moins forte  sur votre discernement, en fonction de la menace qui pèse sur votre vie. Vous me suivez ?
- Il y a d’un côté un besoin vital de savoir ce qui est utile ou pas à ma survie, d’un autre côté  une urgence vitale plus ou moins forte qui me pousse à choisir, plus ou moins rapidement, ce qui m’est utile ou pas. D’accord.
- Si l’urgence est maximale, que votre vie est terriblement menacée, que la panique est totale, voilà à quoi ressemblera votre échelle : Il n’y a que vous dessus. Si l’urgence est beaucoup moindre mais que votre survie reste une préoccupation majeure (trouver à manger, trouver un abri), des choses vont apparaitre sur votre échelle mais vous serez toujours au sommet.
- C’est horrible ce que vous dites, on est des monstres d’égoïsme !
- Pas du tout, Samuel. C’est un principe de survie naturel présent en tout être vivant, humain ou pas. Cela n’a rien d’égoïste. Quand une vie est menacée, elle se place au centre de son univers, de façon instinctive. Appelez-cela un élan vital. C’est une force extraordinaire qui lui permet de survivre, vous comprenez ? Sur-vivre ? C’est absolument fascinant. Cependant, ce principe de survie – c’est le principe de vie, en fait- ce principe peut devenir, comme vous le suggériez, une monstruosité.
Il marqua une pause. Il sentait le cœur de Samuel battre fortement dans sa poitrine. Javolèn poursuivit.
- Cela devient une monstruosité, Samuel, lorsque l’on conserve cette échelle de valeur alors qu’il n’y a aucune menace qui pèse sur notre vie. Depuis qu’elle est apparue sur Terre, l’humanité a consciencieusement travaillé son environnement pour gagner en sécurité. Une sécurité toute relative mais suffisante cependant, pour écarter raisonnablement un danger constant de mort imminente, vous êtes d’accord.
- Oui…
- Votre espèce a travaillé son environnement et cet environnement l’a travaillée en retour, cela se faisant autour de ce besoin vital de survivre et s’étalant sur une période de plusieurs milliers de milliers d’années, car vous n’êtes pas nés d’hier, Samuel, vous le savez.
- « travaillée en retour ? »
- Bien sûr. A force de ne tout voir qu’à travers le prisme de l’utilité immédiate, vous finissez par ne plus rien voir autrement qu’à travers ce prisme. Il y a une sorte de rétro-projection entre l’homme et son environnement. Mais bon. Comme tout être vivant sur cette terre et ailleurs, vous avez un peu plus que le principe d’utilité dans votre sac à malices. Et lorsque votre vie n’est pas menacée, ces autres capacités, ces autres manières de voir, peuvent se révéler. Croyez-moi, elles se sont révélées très tôt dans l’histoire de l’humanité. Il y a eu des époques et des endroits sur Terre où les échelles de valeurs de certaines communautés, parfois de très grandes communautés, étaient d’une beauté exemplaire, élaborées autour de principes esthétiques, ou d’altruité, et souvent élaborées de manière inconsciente ! Vous rendez-vous compte ?
- Altruité ?
- L’altruité oui. Vous ne connaissez pas, c’est vrai. Ou plutôt vous ne connaissez plus. Il s’agit d’une forme d’altruisme un peu plus poussé, entremêlé de télé-empathie… Où en étais-je... Je disais que certaines communautés avaient réussi à travailler consciemment son échelle de valeur autour de principe non-utilitariste, au point que, même inconsciemment, cette échelle intériorisée les guidait dans leur rapport au monde qui les entoure. Vous comprenez ?
- J’essaie…
- Ces échelles de valeur, Samuel, étaient enchantées, d’une certaine façon. Et cela était incroyable. Savez vous qu’il existe un musée – c’est comme cela que vous appelez ce genre d’évènements- un musée où l’on conserve vos plus belles échelles de valeurs ? Il ne se trouve pas dans votre réalité, Samuel, cependant je pourrais vous le faire voir, un jour.
- Vous dites que vous pouvez observer les échelles de valeurs des individus ? Vous les conservez dans un musée ?...
- Pas celles des individus, cela n’a aucun intérêt, mais celles des communautés. Et toutes les communautés sont liées entre elles. Dans l’espace – géographique- mais aussi dans le temps, et l’on peut voir les échelles évoluer sensiblement d’une communauté à une autre, en fonction de l’aire géographique et en fonction de l’ère …
- …temporelle. C’est vraiment dingue. Mais vous me parliez de monstruosité il me semble…
- Exact, Samuel. J’y viens. Ce qui est monstrueux, c’est de garder une échelle de valeurs inspirée par son instinct de survie alors que la vie n’et pas menacée. Ce qui est monstrueux, c’est de se laisser guider par cette échelle sans en avoir conscience. Je veux dire qu’il y a un travail de construction à faire. Chercher son échelle, la comprendre, l’interroger, la défaire, la refaire… Vous comprenez ?
- Je crois…
- Chaque homme doit faire ce travail. Vous le pouvez. Mais vous ne le faites pas. Ou pas suffisamment. Le mécanisme s’est enraillé. L’échelle de valeur de votre communauté s’est désenchantée. Le principe d’utilité pourtant si important continue de vous guider. Il est devenu un principe d’exploitation et de domination à l’égard l’environnement et à l’égard des autres communautés. Vous percevez en majorité l’autre et votre environnement à travers ce prisme. Alors que votre vie n’est pas menacée !  Comprenez- vous ?
- Pas vraiment. Je n’ai pas l’impression de vouloir tout soumettre à mon bon plaisir. Et il me semble que nous avons des valeurs, de grandes valeurs de liberté, de droit…
- Elles sont fictives. C’est un verni. C’est valeurs ne façonnent pas votre rapport à la nature. Votre échelle est inconsciente, Samuel. Regardez ce qui s’est passé tout à l’heure avec le caillou.
- Il y avait urgence… je l’ai placé en bas. Sans réfléchir…
- Précisément. Il y avait urgence, je vous ai pressé, mais votre vie n’était pas menacée.
- Mais avant cela, je vous ai dit que je ne savais pas où placer le caillou sur mon échelle.
- Mais vous l’avez placé, Samuel, parce que l’échelle existe dans votre inconscient.
- Je croyais que le principe d’utilité ou de survie était normal. Que c’était un instinct vital. Vous l’avez dit vous-même.
- Oui Samuel. C’était normal avant, il y a quelques dizaines de milliers d’années, quelques siècles. Ce principe était décisif sur l’échelle globale des valeurs de l’humanité. Mais il a toujours cohabité avec d’autres principes esthétiques façonnés de temps en temps par quelques communautés. Or le temps a passé, si je puis dire. Vous avez évolué, oserais-je même avancer. Je veux dire par là qu’on peut penser que l’humanité est maintenant capable de ne plus se laisser guider par un instinct primaire de survie. Vous êtes maintenant capables d’un peu plus de discernement. Vous devriez savoir ce qui, dans votre tête, est le fruit d’une réflexion, d’une inflexion, d’un instinct, d’une intuition, vous comprenez ? Les idées dialoguent avec les sensations, les émotions, les impressions. Vous en êtes capables, c’est d’ailleurs ce qui fait de votre espèce une communauté profondément admirable. Vous ne devriez plus concevoir le monde à travers un prisme utilitaire. Votre instinct de survie devrait être relégué à l’arrière-plan, voyez-vous.  J’aurais aimé, par exemple, que dans l’urgence vous placiez le caillou en haut…
- Mais je l’ai placé en haut, souvenez-vous ! Au tout début de notre discussion ! Je l’ai placé en haut.
- Calmez-vous Samuel. Je le sais, j’étais là. Et en effet, quand je vous ai demandé quel degré de réalité ce caillou avait pour vous, vous avez répondu « très réel », avec une certaine innocence que j’ai trouvée touchante, je vous l’avoue. Il y a de l’espoir quelque part, Samuel. Mais au niveau de la communauté, depuis deux ou trois siècles, le principe d’utilité revient en force. Il détermine la façon dont vous concevez votre environnement et cette façon « contamine » de plus en plus d’échelles. Si bien que votre monde, le monde des hommes, se désenchante.
- Pourquoi ce mot : « se désenchante » ?
- Je vous en ai déjà parlé : trop de réflexion, pas assez d’inflexion. Trop de rationalité, pas assez d’imagination.
- Il y a pourtant beaucoup d’art, de créativité, de fantaisie dans notre monde…
- Mais est-ce cela qui conditionne principalement votre rapport à l’environnement ? Qui conditionne fondamentalement votre façon de le percevoir et de le toucher ?
- Je ne sais pas.
- C’est la peur, Samuel. Une peur atavique. Une peur ancestrale qui façonne un rapport utilitariste au monde. Monde qui en retour ne s’affiche à vos yeux que sous une forme de plus en plus matérialiste. Voilà pourquoi je parle de désenchantement.
- Comment a-t-on pu en arriver là…
- C’est un long processus qui recouvre l’histoire de l’humanité. Un mouvement incessant de balancier entre la peur et la confiance, l’émerveillement et la méfiance, l’humilité et l’orgueil…
-Il n’y a pas vraiment de coupable alors, pas de nom à retenir, d’effigie sur laquelle tirer avec mes petites fléchettes…
- Non. Vous êtes tous ensemble. Tous coupables, tous victimes. Pas un homme n’a plus de valeur qu’un autre à nos yeux. Vous êtes un corps.
- Peut-être pourriez-vous me donner un exemple de critère à partir duquel établir une échelle de valeur moins utilitariste ?
- Surement pas.
- Et pourquoi cela ?
- C’est la pire des choses à faire : vous donner des réponses. Non. Sûrement pas. Soyez un homme : réfléchissez, infléchissez, rêver, imaginez, sentez. Vous trouverez par vous-mêmes et pas autrement. Votre espèce a des capacités insoupçonnées. Dans votre tête. Développez-les. Soyez à la hauteur de votre condition.
- Mais par où commencer…
- Par là : vous êtes en danger. L’humanité est menacée. D'où vient la menace ? De l’humanité elle-même. L’homme moderne se méconnaît. Il se trompe sur sa place, sur sa valeur, sur ce qu’il est. L’homme est ainsi devenu sa plus grande menace et ce qui peut vous sauver est exactement ce qui a toujours été perçu par vous comme votre plus grande menace – même bien après avoir cessé d’en être une, comme ce fut effectivement le cas en des temps immémoriaux – je parle de la nature et de ses forces invisibles. Je parle de ce que vous avez en vous et que vous ne voulez pas voir.
- Et vous pensez qu’on peut changer les choses ?
- Oui, Samuel, tout est possible.
- On peut changer notre échelle… trouver un autre critère…

- Cessez de chercher un critère objectif. C’est une fuite en avant. Vous n’en trouverez pas. Cherchez à savoir qui vous êtes. Laissez-vous tenter par l’invisible. Il a autant de réalité que le visible. Faites-lui une place. Fabriquez-lui un sens. Un sens nouveau. Inédit. Inventez-lui quelque chose. 

mardi 16 février 2016

Gravitation

A l'origine ce texte a été écrit à un ami. Mis en ligne sur SB en mai 2017.

Le 16 février 2016:

La théorie de la relativité générale est une théorie de la gravitation qui pose le principe d’équivalence entre gravitation et accélération et qui dit que la gravitation n’est pas une force mais une déformation de l’espace-temps.
Théorie de la relativité restreinte est une théorie de l’espace- temps. L’E-T devient un objet physique doté de propriétés propres. Le temps et l’espace sont indissociables, voire une seule et même chose.
Question : Comment chaque atome de notre corps peut-il être attiré par les atomes de la terre, si la gravitation n’est pas une force ? i-e, si l’attraction n’existe pas ? Autrement dit, qu’est-ce que l’attraction si ce n’est pas une force ?
Gravitation : les objets massifs contenus dans l’ET courbent l’ET qui, courbé, influe sur le mouvement des objets massifs. C’est une déformation géométrique résultant d’une interaction (par exemple, le rapprochement de deux trous noirs), et produisant une interaction (le rapprochement de deux trous noirs !).
La gravitation est une interaction. La gravitation est une déformation géométrique de l’ET.
Peut-on dire qu’une interaction est fondamentalement une déformation géométrique ? Et poser un principe d’équivalence entre interaction et déformation géométrique ?
ENSUITE :
La détection d’ondes gravitationnelles sur terre n’amène-t-elle pas à penser qu’une interaction entre objets massifs entraîne une déformation non seulement de l’ET mais aussi… de la matière elle-même ? Les longueurs sont déformées…
INTERACTION AU LIEU DE FORCE :
Mettons que tout soit une question d’interactions : tout ce qui s’apparente à un effet causé par l’exercice d’une force n’est qu’un mouvement géométrique. Le terme de force induit en erreur. Il n’y a pas de forces, mais que des déformations géométriques…
Tout mouvement géométrique obéit à une symétrie aussi complexe ou invisible soit-elle.
En physique quantique, on a FRUCTUEUSEMENT associé un groupe de symétrie tant aux comportements particulaires qu’aux différents types d’interaction (électromagnétiques, nucléaires « fortes » et « faibles », et électrofaible). Grace aux GROUPES DE SYMETRIE.
Pour la gravitation, c’est encore une GEOMETRIE qui est au fond des choses.
La géométrie est la clé de l’unification théorique des 4 interactions, notamment à cause de la notion de symétrie qu’elle implique, mais aussi parce que la nature même d’une interaction, fondamentalement, EST GEOMETRIQUE.
Question : Qu’est-ce que la géométrie ? (Je n’en ai plus aucune idée…)
Il me semble qu’on n’a pas encore associé de groupe de symétrie à la gravitation… qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire : qu’un tel groupe n’existe pas ? Pas encore ? qu’il faut chercher ailleurs ? Qu’il faut plus de géométrie, c’est-à-dire de mathématiques.
La notion d’accélération est très importante. Peut-être plus importante que celle de gravitation. Elle implique une notion de temps (vitesse grandissante, ou temps contracté ou dilaté) et d’espace (déplacement) qui sont intriquées : un rétrécissement des distances dans le temps... On peut dissocier la notion d’accélération de celle de vitesse, et la comprendre comme une déformation géométrique de l’espace-temps, des longueurs et des distances, exactement comme ce que l’on dit de la gravitation. Cela pour dire qu’il faut peut-être davantage penser les choses en termes d’accélération que de gravitation ? Parce que l’accélération implique, d’un point de vue sémantique, une intrication de l’ET, plus que ne le fait la gravitation. Elle invite à penser davantage le temps en terme d’espace et l’espace en terme de temps.
Question : La matière et l’espace-temps obéiraient-ils, d’un certain point de vue encore assez trouble, aux mêmes règles géométriques ? La détection des ondes gravitationnelles n’ouvre-t-elle pas la réflexion dans cette voie ? (C’est peut-être le cas depuis bien longtemps, j’en sais rien)
Peut-être que l’espace-temps n’est qu’une propriété secondaire de la matière ? Une émanation, une manifestation… Et ce, d’un point de vue quantique mais aussi d’un point de vue cosmologique… Penser le lien entre matière et espace-temps… entre masse et espace-temps…
Question : si on dit que la masse résulte d’une interaction, cela veut-il dire que la masse survit à la fin de l’interaction ? Ou bien que la masse n’existe que tant que l’interaction continue ? J’opte pour la seconde option, ce qui me fait dire que la masse est une interaction, mais c’est peut-être un raccourci un peu hâtif…
Cela dit, si je pense comme suit : La masse est une interaction ; l’ET est une interaction ; la matière est une interaction ; une interaction est une déformation géométrique… La géométrie est donc la « clé », est-ce que je pense droit ou vais-je dans le décor… ?
Je m’interroge parce que le sujet est fascinant, bien évidemment, et qu’il invite à penser tout un tas de choses fondamentales, mais aussi parce que mon travail sur Mathae est un travail de fiction basé principalement sur la géométrie, celle de Riemann et de Grothendieck, qui me fascine. Pas seulement sur celle de Pythagore, Thalès ou Euclide. Tu vois, dans un premier temps la géométrie euclidienne disparait, dans mon histoire, notamment après que le Courbe fasse son apparition, mais elle réapparaît de manière inattendue, de façon transversale aux deux autres modes (arithmétique et analytique qui se prennent la tête sur le Continu et le Discontinu). La géométrie s’est transformée. J’utilise la fameuse hypothèse de Riemann pour emmener mes personnages ( p – le concept des nombres premiers-, i – le nombre imaginaire, entre autres) à la rencontre d’un nouveau paysage, complexe, à la découverte de la « droite des zéros » et son lien avec la répartition des nombres premiers, à la rencontre d’une nouvelle forme d’espace et d’interaction. C’est là, pour moi, tout le but de Mathae. Je souhaite donc questionner ces choses-là en utilisant les meilleurs termes qui soient, dans la mesure du possible, de mon possible, etc. Je crois que le fait de bien savoir peu de choses peut compenser le fait d’en savoir peu…
Je te remercie de ton attention.

jeudi 11 février 2016

Petite histoire de condition

Voilà cinq ans que je travaille sur Usophia, un projet de fiction romanesque inspiré de réflexions sur la condition humaine, principalement. J’avance bonnant-malant sans qu’il y ait généralement grand-chose à commenter dans un billet de blog, sauf là. Le dernier tour que m’a joué ma cervelle m’a suffisamment interpellée pour me donner envie d’en parler. Il n’y a pas grand intérêt dans cette histoire, juste un peu d’amusement suivi de quelques idées auxquelles on prêtera un peu d'attention ou pas.

Cela faisait trois semaines que j’avais mis le point final au chapitre 9 de mon roman et que la réflexion s’embourbait dans l’infertilité. La succession de périodes fastes en rédaction et de périodes sèches est normale et ne m’inquiétait pas plus que cela. J’attendais donc patiemment que les idées reviennent tout en ressassant les éléments de l’histoire qui ne résonnaient pas entre eux.

Une réflexion philosophique récente  avait engendré une nouvelle idée très puissante et séduisante : l’existence de règles du vivant, de règles de nature mathématique ( voir les articles "retour de bâton", Croyance, sous le libellé "Chamanisme"). Je planchais sur ça en y voyant une féconde source d’inspiration. Je rappelle ici que de manière générale, je m’inscris dans un courant de réflexion très naturaliste, c’est-à-dire que je défends l’idée de replacer l’homme dans la nature, et non au-dessus ou en dehors. Cela implique que je réfléchis à ce qu’est la condition de l’homme dans la nature, en m’éloignant de la conception de l'homme en tant qu’être de raison.

Les mathématiques, de ce point de vue, constituent un important pivot dans ma réflexion. Elles sont capitales si on pose la question suivante : les mathématiques sont-elles naturelles, partie intégrante de la nature, ou bien sont-elles un pur produit de la rationalité humaine ?

Une telle question amène à étudier ce qu’est la rationalité par rapport à la nature : y a-t-il conflit, l’un est-il une émanation de l’autre, la rationalité existe-t-elle en dehors de l'homme, etc. Ce sont là des réflexions qui ont fait l'objet d'articles anciens sur ce blog.(Echelles de perception, Et la raison dans tout ça, Le temps, La peur atavique, etc, articles classés sous les libellé "Philo" et "Raison")

Bien. Donc je travaillais sur la question de l’existence de règles qui seraient intrinsèquement mathématiques et qui organiseraient tout le règne du vivant. Je n’avais que cette question en gros plan dans mon esprit et ce depuis plusieurs jours.
Je me couchais le soir en ruminant le problème  pendant une ou deux heures avant de m’endormir.
Puis, un matin, je me suis réveillée. Je quitte mon lit un peu vaseuse et vais me faire un café. J’ai rapidement  senti quelque chose de très étrange. De pas normal. Ma perception avait changé, mon appartement me semblait plus froid, le bruit de la rue plus agréable…  Je ne me sentais pas tout à fait moi-même. Mes idées se sont éclaircies après avoir vidé une cafetière, pour me révéler une phrase étrange qui attendait d'être "lue" dans ma tête, comme un mot laissé par la nuit sur la table basse du salon. Cette phrase était claire et résonnait avec une immense certitude. La voici :
« Pourquoi l’homme est-il un être supérieur dans toute la Création ? », avec un C majuscule. La question était franche, sans appel.

 J’ai été terrifiée, vraiment, parce que je voyais là une question que mon esprit formulait en des termes qui n’étaient pas les miens. Pire, les termes étaient totalement opposés à tout ce que je pense. Elle supposait que je considère l'homme comme un être supérieur, ce qui n'a jamais été le cas. Pourtant, je sentais cette question comme étant mienne, fondamentalement. En gros, je sentais que je me la posais avec honnêteté et sincérité.  Et ce n’est pas tout. En sortant un peu plus tard dans la rue, je constatais que je ne sentais plus rien. Je regardais la montagne au loin qui toujours m’envoie des images de force, de constance, de vitalité, et là, rien. Un gros caillou inanimé, sans intérêt, bâtard. Pareil pour les arbres. Ils ne dégageaient plus rien. Ils étaient dépourvus de vie. Il n’y avait que l’action de l’homme qui me semblait faire sens dans le monde et la sensation qu'« il avait raison », l’homme, de faire ce qu’il fait. C’était dans la logique des choses.Que se passait-il donc? Où étaient passées mes convictions? Depuis quand pensais-je que l'homme était supérieur? Depuis quand employais-je le terme de création, moi qui suis anti-créationniste? 
J'étais complètement déstabilisée. Pourquoi la vue de la nature ne provoquait-elle plus rien en moi ? Que se passait-il ?

Cette sensation a duré plusieurs jours, une semaine je crois bien, et elle équivalait à tuer 30 ans de réflexion et de perception. Ni plus ni moins. Je me suis dit, en effet, que j’avais eu tort toutes ces années de défendre un point de vue naturaliste qui n’était qu’une illusion et que maintenant je voyais vrai. Il m'apparaissait que j’avais projeté, pour je ne sais quelle raison, un désir de force vitale dans le végétal qui n’existait pas, etc. Aussi, je pensais jeter Usophia à la poubelle puisque je ne pouvais plus croire en les idées qui avaient inspiré le projet. Je ne sentais plus rien et toujours dans ma tête résonnait la même question : « pourquoi l’homme est-il l’être supérieur de toute la Création ? », pourquoi …supérieur… création… supérieur… création, en boucle.
J’étais assez désespérée et avais enclenché une grève de pensée. Moi qui suis devenue végétarienne pour des raisons éthiques, je ne comprenais plus ces raisons. Tout ce que j'avais pensé jusque là n'existait plus. Au contraire, il me semblait que j’adhérais désormais à tout ce que j’avais consciencieusement déconstruit et rejeté toute ma vie. Ma réalité s’effritait et c’était, je vous prie de me croire, plutôt désagréable.

Jusqu’à un soir où je me suis couchée en décidant, pour m’occuper l’esprit (ou le détourner d’un tourment amoureux), de regarder la question bien en face et d’en découdre une fois pour toute.
Qu’est-ce que cette question venait faire là. Elle était proche mais pas identique à une autre question qui elle m’avait beaucoup taraudée il y avait des années: « d’où vient que l’on croit que l’homme est au-dessus de la nature ?». Ca, c’est une question qui se pose dans des termes que je préfère. Mais ce n’est pas la question que mon esprit s’évertuait à faire raisonner. Non. La question m’amenait à partager l’idée de la supériorité de l’homme. En plus, mes perceptions avaient changé, je ne sentais plus de vie dans la nature. A quoi rimait, à la fin, tout ce bordel ?

Allongée dans mon lit, lumières éteintes, je décidai de pousser la porte et d’embrasser la question.
Je la répétais lentement dans ma tête en restant attentive aux résonnances, c'est-à-dire à un filament furtif de pensée, une sensation, qui en une demi-seconde aurait pu jaillir. 
Il y en a eu deux que je vous livre tels quels : « Ma pensée me masque mes propres réflexions » et le mot « évolution » qui sonnait comme un écho lointain parfaitement symétrique au terme « Création ».

La question « pourquoi l’homme est-il l’être supérieur, etc », est une formulation – en des termes qui ne sont consciemment pas les miens- de ma réflexion sur la place de l’homme dans le monde (L’homme est-il au dessus des autres espèces, au dessous, au milieu, etc). Cette réflexion étant très ancienne dans mon travail, j’avais forcément déjà dégagé, par le passé, des idées qui jusque là m’avaient paru convaincantes pour conforter ma position naturaliste. Pourquoi n’y avais-je plus accès ? Parce que la question, posée en ces termes déstabilisants, créait l'illusion d'une pensée de l'homme supérieur et cette pensée me masquait le chemin vers mes anciennes idées. Je décidai de lever le masque. Il fallait aller contre l'illusion, armée de la confiance en la pertinence de mes anciennes idées envolées. Et c’est le mot « évolution » qui résonnait au loin, comme je viens de vous le dire, qui a constitué la clé.

Je ne suis pas créationiste, comme je l'ai dit, mais évolutionniste au sens Darwinien. Vous devez vous doutez qu’il n’est pas facile de se réveiller un beau jour en croyant en la création - et tout ce qu'elle implique de présupposés farfelus - quand on sait depuis toujours qu’on n’y croit pas. C’est étrange comme sensation, on pourrait même la qualifier de schizophrène mais je ne la définirais pas en ces termes. Pour moi, ce genre de dédoublement de l’esprit est plus le fait d’une élasticité de la pensée, une plasticité. Cela lui permet de dialoguer avec elle –même. Je dis cela maintenant que tout est revenu dans l’ordre et que je suis à nouveau d’accord avec moi-même, mais c’est vrai que j’ai été très déstabilisée par l’expérience.
Mais reprenons.

Je lève le masque pour retrouver mes propres idées en tenant par la main le mot « évolution » qui me guide sur le chemin.
Je retrouve cette ancienne idée : toute espèce d’êtres vivants dispose de capacités qui lui permettent d’assurer sa Vivance, (un petit néologisme au passage) , sa vivance à elle, à l’espèce, la sienne, et c’est tout. Il est hasardeux de chercher à évaluer ces capacités les unes par rapport aux autres de façon inter-spéciès, de chercher à les comparer entres elles. Il existe une sorte d’équité « transspéciès », transversale à toutes les espèces,  dans la répartition des dispositions propres à chaque espèce, dotant chaque espèce des capacités lui permettant d’assurer sa vivance. Ainsi, la conscience de l’homme (à laquelle on s’accroche pour en faire le critère de la supériorité de l’espèce humaine), n’est qu’une forme de conscience. On ne peut évaluer le degré de conscience des autres espèces à l’aûne de notre propre forme de conscience, sous peine de tomber nécessairement dans une faille anthropique. Il est donc vain de vouloir se comparer, et il est illégitime de se croire supérieur aux autres êtres vivants.

Ca, c’est une chose. C’est une idée solide en laquelle je crois fermement. Je retourne vers ma question dérangeante : que veut-elle me montrer ? Que veut-elle dire ? Parce que c’est cela, en fait. Il y a quelque chose derrière. Je comprends que c'est un travail inconscient qui s'est fait dans ma tête et qui a amené cette drôle de formulation à la surface, non pas pour clore la réflexion, mais pour la relancer. 

Je laisse venir les résonnances : je sais que je crois foncièrement qu’il y a des règles du vivant  et qu’elles sont de nature mathématique (en laissant ouvert ce qu’on entend par mathématique).
C’est d’ailleurs sur ce sujet que je réfléchissais les jours précédant l’épisode que je vous raconte.
Plus précisément, je me rappelle une question qui avait surgit au sein même de cette réflexion sur les règles du vivant et que j'avais laissée en plan :
Pourquoi l’homme est-il le seul à pouvoir percevoir / comprendre les lois mathématiques qui gouvernent le monde ? Pourquoi est-il le seul à comprendre le langage mathématique ? Et surtout : pourquoi l’homme est-il doué du libre-arbitre qui lui permet de respecter ou pas les règles du vivant ? Les autres espèces semblent toutes êtres soumises aux règles, mais pas l’homme. Et s’il n’est pas au-dessus des lois, il semble au moins être leur égal car il les comprend, les formule dans un langage, il peut même en inventer, des règles.

C’est cela qui pose problème. Je m’étais couchée sur ces questions et je m'étais réveillée le lendemain sur l’autre question, dérangeante par ses termes arrogants et créationnistes, déstabilisante par l’intégration sensorielle qui l’accompagnait et me privait de sentir le vivant dans la nature. La réflexion que j'avais laissée en plan menait tout droit, si on la laissait faire, à l'idée que l'homme, parce que seul à pouvoir connaître les règles et libre de ne pas les respecter, était un être supérieur.Je l'avais laissée en plan et, comme par inertie, elle s'était poursuivit dans mon inconscient, sans le garde -fou qu'exerce la pensée consciente, avait quitté le droit chemin et versé dans le décor.

Je devais maintenant, dans mon lit, les trois heures du matin approchant, résoudre ce problème : la contradiction entre mon idée fondamentale d’égalité entre les espèces et l’autre idée nouvelle d’homme supérieur car capable de comprendre les règles et libre de ne pas s’y soumettre.

Tout était là, il fallait réagencer les pièces pour faire sauter la contradiction, reformuler la deuxième idée dans les termes de la première, ce qui donnait :

La capacité à percevoir le langage mathématique des règles du vivant fait partie des capacités qui sont nécessaires à notre espèce pour lui assurer sa vivance, chaque espèce percevant dans ce but les choses qu’elle a besoin de percevoir. Nous percevons les règles du jeu, si je puis dire, afin d’aiguiser notre astuce et notre ingéniosité, et ce afin d’assurer notre vivance,encore une fois. Car en effet, nous savons que nous n’avons pas une grande force physique, nous ne sommes par rapides comme les félins, nous ne sommes pas poilus pour nous protéger du froid, nous n’hibernons pas, ne volons pas, n’avons pas de racines comme les végétaux, etc. Mais nous avons une forme d’astuce. Nous avons la capacité de développer une technologie à partir de notre connaissance de l’environnement.
Nous avons la capacité de percevoir cet environnement et les règles qui l’organisent et nous pouvons fabriquer des choses qui nous sont utiles à travers une technologie.
Cela implique une autre idée qui est celle que notre désir de connaître et notre plaisir à étudier sont deux choses inhérentes à notre condition humaine. C’est tout. Ce sont simplement des capacités à notre disposition et elles ne font pas de nous des êtres supérieurs.
Ce sont ces capacités, notre désir de connaître, notre besoin de comprendre, qui nous ont amenés à découvrir les mathématiques très tôt dans l’histoire de l’humanité.

A ce stade de la réflexion, toujours dans mon lit, je considère que la contradiction est levée. Mais il reste un problème. Le mot technologie est venu se glisser dans le débat. Pourquoi ? Pourquoi la technologie apparaît-elle fondamentalement liée à notre condition humaine? J’interroge le mot technologie et voilà ce qu’il me dit :
La technologie que nous avons développée dans notre société ne respecte pas les fondements de notre condition. Elle pollue, favorise la paresse sous toutes ses formes et menace, finalement, notre vivance, notre santé, donc notre survie, si vous préférez. Notre technologie, pour schématiser grossièrement, consiste maintenant à appuyer sur un bouton tout en restant vautrés dans un fauteuil. Mais ceci  n’est pas une raison pour rejeter toute idée de technologie dans son ensemble. Il existe une autre technologie basée sur l’astuce, visant à aménager le confort de l’espèce sans confiner à la paresse. Une technologie qui respecte nos besoins vitaux.

Très bien. Nos besoins vitaux... Quels sont-ils, d'après moi ? J'en ai bien une petite idée quelque part. J'en profite pour les examiner.
Ces besoins vitaux sont, à mes yeux, au nombre de cinq. Ils sont discutables, bien évidemment, mais constituent à mon avis une base de réflexion. Les voici, sans ordre hiérarchique:
- Créer : imprégner une idée, une sensation éprouvée, dans la matière au sens très large. Que ce soit par la peinture, un récit oral, un chant, une invention. Créer sous toutes ses formes, c’est sculpter le réel.
-Etudier : assouvir notre besoin de comprendre et de connaître qui ne relève pas d’une lubie ou d’une simple envie, mais qui relève bel et bien d’un besoin vital, profondément enfoui et inhérent à notre espèce.
-Manier : fabriquer, toucher, déplacer, construire. Utiliser nos mains comme médiateur entre notre intériorité et le réel qui nous entoure. C’est proche de créer, mais ce n’est pas la même chose.
-Croire : raconter des récits, aimer ses perceptions, aimer sa condition, aimer son ignorance. Pour moi, croire c’est aimer. C’est avoir confiance et éprouver donc une forme de foi. Là aussi, c’est assez proche de créer mais ce n’est pas la même chose.
-Bouger : être un corps qui met en mouvement sa mécanique, qui se confronte et se dépense dans l’effort.
Je ne parle pas ici de boire, manger ou se reproduire qui sont des besoins vitaux communs à toutes espèces vivantes. De même, je ne dis pas que ces cinq dispositions naturelles sont toutes également ressenties au sein de chaque individu. Je dis qu’elles sont naturelles et propres à l’espèce dans son ensemble.

Alors, si on prend tout cela en considération : boire, manger, se reproduire, créer, étudier, manier, croire et bouger sans nuire du tout à l’environnement auquel nous ne sommes pas supérieurs, quelle technologie pouvons-nous penser ?
Pouvons- nous penser une technologie qui requerrait uniquement l’énergie qu’un corps humain est capable de produire ? Avons-nous suffisamment d’astuce, de créativité, de connaissances, de confiance et d’amour pour notre espèce et pour l’effort physique pour développer une technologie harmonieuse avec les règles du vivant ? Respectueuse de notre condition ?
Je crois, en fait, que toute autre forme d'énergie (électrique, nucléaire, pétrolière,...) telles que nous les avons développées nuisent à l'environnement et donc à notre santé.

Question corollaire et encore plus subtile : pouvons-nous (voulons-nous) développer un modèle de société avec une économie et un système politique basé sur l’idée d’une telle technologie ?

Ce sont ces questions qui sous-tendent le travail d’Usophia, roman en construction.

A cinq heures du matin, j’ai fini par m’endormir, légèrement rassurée par le fait qu’il me restait du pain sur la planche, satisfaite d’avoir dépassé la question dérangeante et un peu amusée de voir par quel subterfuge il avait fallu passer pour reprendre le fil de la réflexion.

mercredi 27 janvier 2016

Croyance

A l'origine, ce texte a été écrit à un ami. Il fait suite aux articles "Espoir et espérance" et "retour de bâton"

Janvier 2016:

Juste un petit retour sur ce que je disais dernièrement à propos des règles /lois :
Ce qu’on appelle les « lois » physiques rendent compte de l’ordonnancement de la matière. Quand on emprunte le mot « loi », on laisse la possibilité d’imaginer que quelque chose d’extérieur ou de supérieur, une sorte d’autorité par exemple, a légiféré, a dicté la loi. Je trouve le mot loi inapproprié précisément pour cette raison. Je préfère le mot « règle ». Et s’il n’y avait pas de lois mais plutôt des règles ? Partout, tout autour de nous. Qu’en penses-tu ? Des règles de fonctionnement, un réglage complexe des rouages du vivant… Le terme et l’idée de règle impliquent quelque part l’idée de mesure, comme une règle graduée, et c’est cela qui est vraiment intéressant. En partant de l’idée de règle et de mesure qui seraient au fondement de l’ordre des choses, et non de loi, on ouvre la possibilité que les mathématiques soient en effet partout dans la nature. Mettons que les mathématiques que nous connaissons, celles qui décryptent les structures du visible et qui prolongent ainsi le visible dans l’invisible, ces mathématiques qui traitent de l’espace et du temps – de l’espace-temps- dans lequel s’inscrit la matière, mettons que ces mathématiques ne soient qu’une petite partie d’un grand corpus mathématique qui rende compte d’un ensemble de règles bien plus vaste. Il se peut qu’il existe d’autres mathématiques qui prolongent un invisible ici qui nous entoure, dans l’invisible… qui nous entoure sans être plus distant ! Je n’ai pas fumé et ne suis pas défoncée. Je veux simplement dire qu’il n’y a pas que la matière qui obéisse à des règles, tout le vivant obéit à des règles auxquelles on a difficilement accès. Des règles que les sciences du vivant ont bien du mal à appréhender. Des règles que nos mathématiques ne permettent pas encore d’appréhender (là j’extrapole, voire je rêve).
- Que faire quand la loi des hommes n’est pas conforme aux règles du vivant ?
- Et surtout, question fondamentale : comment pouvons-nous connaître les règles du vivant ? Par quel moyen ? On se doute bien que ce n’est pas la démarche scientifique à proprement parler qui nous permettra de découvrir ces règles, démarche qui, dans sa nature profonde de rationalisation (distinction de concepts, de propriétés, découpage de la matière) est fondamentalement incompatible avec le principe de mouvement continu du vivant… (de nouvelles mathématiques !! )
Bref.
Un exemple de règles du vivant :
Se nourrir « correctement » : comment savoir ce qui est bon pour nous ? Manger végétal est sensé être meilleur que manger carnivore (des « études scientifiques « le disent…) On peut commencer par manger plus de légumes et de fruits et diminuer fortement la viande et voir ce qui se passe dans notre corps. Il est difficile de se priver de manger de la viande si on le fait sans conviction. Il faut donc une intention sincère, une motivation pour aller vers un mieux.
Ne pas respecter les règles du vivant conduit l’homme à tomber malade, au sens premier comme dans un très élargi (« la société est malade »).
En parallèle à ce régime fortement végétal, on imagine que les exploitations industrielles de porcs en élevage ou autres animaux, contrevient au respect des règles du vivant, de même que l’agriculture chimique, que la modification génétique. Au stade ou en sont nos connaissances, nous ne sommes pas prêts à jouer avec la biochimie du vivant. Peut-être un jour serons-nous prêts, mais pas maintenant. La sagesse (qui nous fait défaut) voudrait qu’avant de toucher à la nature, on l’observe
suffisamment longtemps. Je parle d’une observation de plusieurs siècles, et donc de générations entières d’hommes qui transmettent le fruit de réflexions basées sur les observations faites, à d’autres générations. L’accumulation d’un grand savoir naturel. Les sociétés traditionnelles et désormais marginales sont dépositaires d’une petite partie d’un savoir naturel qu’il nous faudrait savoir entendre, discerner, derrière le poids de traditions qui nous sont étrangères, derrière nos préjugés, etc. Dans de nombreuses sociétés et petites communautés, tout apprentissage commence par des années d’observation sans rien toucher et sans rien dire, dans le silence. On regarde et on écoute. On lit, on apprend.
Enfin, un mot sur la croyance afin de boucler (à la façon dialectique d’un devoir de terminal) la réflexion qui a été amorcée :

Résumé de l’hypothèse 1 (texte Espoir et Espérance): la croyance remplit une disposition naturellement présente en l’homme, un besoin de foi. L’homme se construit un récit, un rapport au monde, qui nourrit une espérance et donne du sens à son existence. Le sens auquel on croit se concrétise dans des gestes quotidiens intentionnés, remplit de sens, qu’on peut appeler « petits rituels » (ou grands). Ces rituels peuvent constituer une sorte de règle tout droit sortie de la croyance quand cette dernière est partagée par une communauté.

Résumé de l’hypothèse 2 (texte Retour de bâton): la croyance est liée à l’ignorance. Le manque de connaissance engendre la construction de récits sans fondements, pouvant conduire à la superstition et à la dévotion, à la soumission à des règles rituelles qui, parce que pouvant être non conformes aux règles du vivant ignorées, ne permettent pas l’épanouissement de l’homme.
Le rituel peut être séparé de la croyance et devenir une marque de respect de la règle du vivant dont on a connaissance. Le rituel est important car il donne en effet du sens à notre existence. Il vaut mieux que ce rituel repose sur une connaissance que sur une croyance qui comble une ignorance.

Partie 3 :
Ce n’est pas parce qu’une croyance comble souvent une ignorance qu’une croyance n’accompagne jamais la connaissance. Croyance et connaissance ne sont pas ennemies.
Croire ce que l’on sait, c’est aimer le fruit de la connaissance. Croire, c’est aimer.
Mais ce n’est pas tout. Il peut y avoir plusieurs degrés de crédulité, quand la croyance n’est pas liée à une connaissance.
Une croyance qui comble un vide de connaissance peut ne pas être une soumission mue par une crainte. Cette croyance peut aussi être un affect : j’aime un récit, une vision. Cette croyance peut constituer une vérité personnelle qui peut être partagée, discutée, etc, mais qui ne peut en aucun cas être érigée en vérité générale.
Le problème est de déterminer efficacement un critère qui distingue bien une croyance d’une connaissance car ce que nous jugeons de notre point de vue être une croyance chez l’autre peut être une connaissance à ses propres yeux, et vice versa, ce que nous jugeons connaissance pour nous peut être perçu comme une croyance aux yeux de l’autres…. J’ai bien peur qu’un tel critère soit
infiniment compliqué à trouver. (Tant mieux, cela laisse place à la discussion – et à la guerre malheureusement si nous ne nous armons pas de tolérance…).
Par exemple, on peut croire de différentes manières dans la bible. On peut aimer les écritures, aimer le christ, etc, on peut croire aussi mot pour mot ce qui y est écrit, on peut être persuadé que la bible relate une vérité factuelle, tandis que pour d’autres elle présente une vérité de cœur universelle et adogmatique. On peut aussi croire en la bible par crainte des représailles d’un dieu peu miséricordieux. Il existe plusieurs façons de croire, en terme d’intensité (au point d’assimiler parfois sa croyance à une connaissance) et en terme de couleur d’affect (amour ou crainte).
Ce n’est pas la crainte qui devrait engendrer une croyance, mais l’amour pour une idée belle qui susciterait un affect. Cette idée peut être le fruit d’une connaissance ou pas. Toujours est-il qu’il me semble intéressant que cette idée belle, si, par une expérience de pensée par exemple, on la met en pratique et on la généralise, elle devrait respecter les trois principes de la morale Kantienne. Ces trois principes me semblent constituer un bon critère à l’aune duquel réévaluer le degré de croyance (d’amour) à porter à notre idée. (Je dis réévaluer car il est probable qu’un affect soit spontané, ce qui ne l’empêche pas d’être réévalué, comme je disais). Aussi le critère de beauté, aussi subjectif soi t-il, est à mon avis un critère qui peut révéler que l’on n’est assez proche du vrai ou du juste.
Croire véritablement, c’est aimer. Donc croire (de manière générale), ce devrait être aimer et non craindre. C’est en soi, en son for intérieur que cela se travaille. Si croire c’est aimer, cela veut aussi dire que l’ignorance aussi vaste soit-elle ne doit pas être un motif de crainte. On peut aimer notre ignorance car elle est constitutive de notre condition d’homme. C’est elle qui engendre les fabuleux récits que nous sommes capables d’inventer, dans une tension naturelle avec nos connaissances qui elles aussi nous inspirent. C’est avec cette forme de croyance qui est une forme d’amour, qui accompagne aussi bien notre connaissance que notre ignorance, qu’il faut se réconcilier.

mardi 26 janvier 2016

Retour de Bâton

Ce texte a été écrit pour un ami, en janvier 2016. Il fait suite à l'article "Espoir et espérance".

J’ai parlé un peu vite dimanche soir en disant que rien ne s’était passé et que j’avais été hermétique aux effets de la plante. Il n’y a pas eu d’état de conscience modifiée comme la théorie l’annonçait. D’ailleurs je n’ai aucune idée de ce qu’est un état de conscience modifiée car je n’en ai jamais connu. Ce qui se passe pendant la cérémonie est une chose – et pas des moindres- mais c’est dans les jours qui suivent que les effets de la plante se font sentir et je dois dire que je sens quelque chose qui n’a rien à voir du tout avec ce que j’avais imaginé.
Parmi toutes les choses qui font jour dans ma tête, il y en a une qui est intéressante et dont je voudrais te faire part, Etienne. Cette chose a à voir avec le thème de croyance, règle et loi sur lequel je disais dernièrement n’importe quoi, en tout cas, je ne pense plus ce que j’en pensais. Je t’invite à me suivre…
Ce qu’on appelle les « lois » physiques rendent compte de l’ordonnancement de la matière. Quand on emprunte le mot « loi », on laisse la possibilité d’imaginer que quelque chose d’extérieur ou de supérieur, une sorte d’autorité par exemple, a légiféré, a dicté la loi. Je trouve le mot loi inapproprié précisément pour cette raison. Je préfère le mot « règle ». Et s’il n’y avait pas de lois mais plutôt des règles ? Partout, tout autour de nous. Qu’en penses-tu ? Des règles de fonctionnement, un réglage complexe des rouages du vivant… Le terme et l’idée de règle impliquent quelque part l’idée de mesure, comme une règle graduée, et c’est cela qui est vraiment intéressant. En partant de l’idée de règle et de mesure qui seraient au fondement de l’ordre des choses, et non de loi, on ouvre la possibilité que les mathématiques soient en effet partout dans la nature. Mettons que les mathématiques que nous connaissons, celles qui décryptent les structures du visible et qui prolongent ainsi le visible dans l’invisible, ces mathématiques qui traitent de l’espace et du temps – de l’espace-temps- dans lequel s’inscrit la matière, mettons que ces mathématiques ne soient qu’une petite partie d’un grand corpus mathématique qui rende compte d’un ensemble de règles bien plus vaste. Il se peut qu’il existe d’autres mathématiques qui prolongent un invisible ici qui nous entoure, dans l’invisible… qui nous entoure sans être plus distant ! Je n’ai pas fumé et ne suis pas défoncée. Je veux simplement dire qu’il n’y a pas que la matière qui obéisse à des règles, tout le vivant obéit à des règles auxquelles on a difficilement accès. Des règles que les sciences du vivant ont bien du mal à appréhender. Des règles que nos mathématiques ne permettent pas encore d’appréhender (là j’extrapole, voire je rêve).
En parlant d’un invisible, je ne fais pas allusion à des plans d’existence autres ou supérieurs, non, ça, je n’ai rien vu ni rien senti de tel et c’est hors de mon propos. Tout se passe ici et maintenant, là autour de nous dans notre monde familier. Dans ce monde familier, il existe un règne végétal et un règne animal très fortement liés entre eux. Chacun de ces règnes à ses règles qui permettent à l’ordre des choses de se maintenir. Ces règles, nous les ignorons pour la plupart ou, si nous avons dans le meilleur des cas une idée de leur existence, nous faisons souvent comme si elles n’existaient pas. Mais elles existent. La conscience de leur existence ajoute, de mon point de vue, une épaisseur que je n’avais encore jamais perçue à la nature, à la forêt. Comme une dimension supplémentaire. Pas une dimension « au-dessus » mais une dimension au sens géométrique, ai-je envie de dire. Une présence renforcée. Ce règne végétal – c’est l’expression qui me semble désormais la plus appropriée, plus que le terme générique de nature- ce règne végétal, je l’entends presque respirer dans mon dos, paisiblement et profondément et très sûrement. Je suis pourtant habituée à la
montagne, je suis sensible depuis toujours, comme beaucoup, à la force qui en émane, mais je n’avais jamais senti autant sa présence. Bref.
Il y a des règles à respecter, des règles du vivant, sans morale ni plus de spiritualité-haut-perchée que cela.
Du coup, je reviens très sérieusement sur ce que je disais à propos de la croyance. Je me suis trompée. La croyance accompagne notre ignorance, les deux sont liées, croyance et ignorance. La croyance comble un manque de sens issu de notre méconnaissance de ces règles.
Ce qui se passe, à mon avis, c’est que nous ne donnons pas à la règle la valeur qu’elle devrait avoir. Nous ne la respectons pas. Nous minimisons son importance. Nous la négligeons quand nous ne l’ignorons tout bonnement pas. Je fais allusion ici à quelques exemples simples comme faire attention à ce que l’on mange ou faire de l’exercice, ou encore notre tendance à utiliser le végétal comme nous le faisons lorsqu’on cultive des plantes pour en extraire un principe actif et le mélanger à d’autres afin de créer des médicaments, sans se soucier de savoir si un principe actif est tout aussi actif lorsqu’il est dissocié des autres constituants qui l’entourent et qu’il est associé à d’autres constituants qui lui sont naturellement étrangers. On voit bien l’importance des études qui sont aujourd’hui menées sur les effets cocktails néfastes. La nature se laisse faire et nous laisse faire, mais j’ai comme l’impression que nous devrions prêter plus d’attention à ses règles qui sont infiniment précises et judicieuses.
La connaissance et le respect de certaines règles n’ont pas grand-chose à voir avec la croyance en quelque chose. Je m’explique. Une croyance entraîne souvent dans son sillage un ensemble de rituels et de sacralité. On instaure au nom de cette croyance un ensemble de règles constituées de rituels et de sacralité. Le rituel est érigé en règle. Je pense que c’est là que le bât blesse. Le rituel n’a pas à être érigé en règle. Le rituel respecte une règle. A partir de là, on peut dissocier le rituel d’un côté et la croyance d’un autre côté. La croyance repose sur une ignorance ; le rituel peut reposer sur la règle, et donc, sur la connaissance. Le rituel devient une marque de respect et de considération à l’égard de ce qui nous entoure. Cela veut simplement dire que nos gestes doivent être accompagnés d’une conscience. Nous devons avoir une conscience du geste. Une conscience de notre action. Plus finement encore qu’une conscience, il s’agit d’une intention qui peut être consciente ou inconsciente. La bonne intention repose, au fond, sur notre connaissance et non sur notre ignorance. La connaissance peut ainsi inspirer une action responsable. Je dis cela et tu te débrouilles pour comprendre… !
La croyance engendre souvent une forme de soumission ou de dévotion à l’objet de cette croyance; la nature n’a que faire de notre dévotion, elle s’en fout complètement, mais notre respect, - notre respect des règles du vivant- est important (plus important pour nous-mêmes que pour elle d’ailleurs).
Dans les cérémonies chamaniques, il y a une quantité ahurissante de petits gestes qui paraissent plus farfelus les uns que les autres. Tous ces gestes bizarres sont une forme de respect. Ils installent un cadre de collaboration entre le végétal et l’homme, sans soumission ni croyance. C’est la pratique d’un savoir et le respect de règles de collaboration. C’est
étrange mais c’est comme cela. Nous faisons partie de la nature, nous ne lui sommes ni inférieurs ou soumis, ni supérieurs.
Du coup, cela me réconcilie avec une forme de rationalité que je dénigrais bien volontiers, une rationalité modérée mais bien réelle et omniprésente dans la nature, au sein même du vivant.
Voilà pour ce qui est de cette réflexion sur la règle et la croyance. Je voudrais maintenant juste dire quelques mots sur l’expérience intérieure de la prise d’ayahuasca. C’est un peu comme une purge au tabac (j’en ai fait trois déjà) en mille fois pire.
Tout d’abord, tu prends conscience que la plante n’ « apporte rien de l’extérieur ». Je m’explique. Elle opère une sorte d’exploration de ce que tu es et de ce que tu as en toi. Moi, par exemple, j’ai mes idées, mon imagination, mon intériorité, etc, mais je manque de consistance, en ce sens que je ne m’habite pas pleinement. J’ai un manque, il m’est constitutif et fait partie de ce que j’ai. Je me laisse traverser et perturber par des choses sur lesquelles j’ai l’impression de n’avoir aucune prise. La plante fait ressortir ce qu’il y a de consistant en moi, elle me fait sentir que j’ai une autorité sur ma propre vie, que je suis quelque chose et non une errance vouée à tâtonner sans fin. Elle m’ancre dans la réalité içi et maintenant. Elle me réconcilie avec la société qu’avec facilité je jetais toute entière à la poubelle. Elle pousse à l’agir. Pas à l’action sur les autres ou sur l’extérieur mais à l’action sur soi : cultiver ce que l’on est, faire grandir sa propre personne (en l’occurrence, pour moi, travailler mon inspiration et poursuivre mon écriture romanesque) sans se plaindre et se laisser scléroser par le doute d’être ou non capable de faire les choses. Ce n’est pas que ce doute disparaisse mais disons que s’il occupait 80% de mon espace mental, il n’en occupe plus que 5. Il est donc plus aisé de le maintenir à distance quand il mène un assaut. La plante te place dans la vitalité, elle te pousse dans le bain du vivant. Un vivant bien concret et très présent. Je me sens en effet plus présente et ancrée. Biensûr, l’effet de la plante n’est pas miraculeux. Elle montre ce qu’il y a en toi mais c’est à toi de le saisir et de l’entretenir.
Il n’y a pas de tentation de revenir à la plante, d’en reprendre à plus ou moins longue échéance et ce pour une raison précise : la cérémonie chamanique qui entoure la prise d’ayahuasca est tout sauf une partie de plaisir. Je vais t’en brosser un rapide portrait.
Tout d’abord il y a 8 jours de diète à suivre avant et après la cérémonie : interdiction de consommer du sel, du sucre, de l’alcool, du tabac, du café, du thé, de la viande, des produits laitiers, du pain, de l’ail, des oignons, toutes épices et tous produits transformés. En gros, tu manges carottes râpées et bols de riz à l’eau, bananes et noisettes du matin au soir, tu bois de la tisane, de l’eau et du jus de fruits pressés… Se passer de sel est une véritable épreuve… Cela installe une démarche et un investissement personnel assez conséquent. Pour ma part, comme j’ignorais à quoi j’allais avoir à faire comme cérémonie, je me suis réfugiée dans des accès de croyance au fil des jours de diète (Ignorance, croyance, cqfd.)Ensuite, la prise de la plante (une petite tasse de breuvage, une tassounette) au sein de la cérémonie est un calvaire presque innommable. Le goût de cette chose est absolument dégueulasse, ultra dégueulasse. La cérémonie dure 12 heures dans l’obscurité totale avec des chants et des tambours (qui étrangement sont appréciables) pendant lesquels tu vomis dans ton seau devenu ton meilleur ami. Interdiction de boire de l’eau et de dormir. C’est un premier travail que fait la plante et étrangement, malgré le désagrément, il n’y a pas de violence. Une
souffrance plus ou moins forte en fonction de ce qu’il y a en toi, mais pas de violence. La légende (écrite en petit au bas du mode d’emploi) dit que la plante ne va pas au-delà de ce que tu peux supporter. Cela je l’ignore mais veux bien le croire J.
On était 15 (entre 30 et 50 ans) plus le chamane et cinq ou six apprentis venus du Pérou ou de Colombie – des binationaux hélvéticaux-amazoniens - qui nous assistaient et assistaient le chamane. Tous en grand cercle dans une pièce couverte de tapis, de coussins, des grigris pendaient partout des murs au plafond. Autour du chamane, une multitude de petites fioles de parfums et d’objets insolites. Pendant 12 heures, le chamane et ses acolytes n’ont cessé de chanter – des chants traditionnels en Quechua et en espagnol mais aussi des chants en français sur de la guitare, de l’armonica et des tambours- et ils n’ont cessé d’être absolument à l’écoute, sans faiblir à aucun moment. Le mot accompagnement a pris tout son sens, je dois dire. Bien qu’on soit tout installés à proximité les uns des autres, on ne doit pas se parler ni se toucher. L’obscurité et la plante nous tournent chacun à l’intérieur de nous, à des degrés plus ou moins forts. On reste tous cependant parfaitement conscients de ce qui se passe autour et de ce qui se chante.
A la fin, après la clôture du rituel et après quelques heures de sommeil enfin autorisé (et quelques gorgées d’eau), j’ai pensé que mes camarades étaient tous sérieusement allumés. Qu’ils étaient fous de faire cela. Pour la plupart d’entre eux, ce n’était pas leur première cérémonie. Vraiment, je me suis demandé « comment peut-on subir cela plusieurs fois ? Ils sont masos ! » je me suis dit que ce n’étaitpas pour moi, que cette « médecine » ne me correspondait pas, que ça n’avait pas marché sur moi. Quelle horreur, je n’ai fait qu’être malade. Avec le recul, je réalise que la plante agit sur n’importe quel corps à partir du moment où les règles sont respectées.
On a rompu la diète ensemble, après avoir passé 48 heures à jeun, en mangeant une succulente salade d’oignons pleine d’ail et de citron (vraiment bonne, je ne plaisante pas), l’oignon et l’ail étant sensés couper l’effet de la plante. Le chamane a bien insisté sur l’importance de continuer à suivre la diète que je mentionnais plus haut pendant encore une semaine. Cela permet d’intégrer le travail sur les jours qui suivent, dit-il. Infiniment perplexe, j’ai suivi la règle, par principe de cohérence. On finit par trouver du plaisir à manger « épuré » et je savourerai comme jamais ma prochaine tasse de café.
Enfin voilà. Cela pour dire que ce que te montre la plante avec une certaine discrétion, comme une suggestion qui se dépose en toi, tu le saisis et le regarde consciencieusement d’abord parce que c’est très fort, ensuite parce que tu n’as pas envie qu’on te le remontre de sitôt.
Je ne dis pas que la plante soit intentionnée, dans ce qu’elle te montre. En gros elle ne dit rien et n’interprète rien, elle désigne… J’ai davantage l’impression qu’elle interagit avec ce que tu es et c’est tout. Point. Elle ne travaille que sur toi, te réconcilie avec ce que tu es, elle fait vomir les peurs et te centre en toi-même, très concrètement. Il y a énormément de puissance dans le monde végétal. Il a ses règles comme je disais et cela fait bizarre de le sentir de cette manière, en voyant à quel point il peut te pénétrer en toute transparence. La prise d’ayahuasca en dehors de tout rituel est extrêmement dangereuse et peut entraîner la mort. Elle est illégale sur le territoire français. Pour ma part, j'ai réfléchi pendant plus de 8 mois avant de me décider. Des amis proches, parfaitement rationnels et sains d'esprit
m'avaient raconté leur expérience, me sachant par principe opposée à toute prise de substance bizarre et ouverte à toute discussion.
Je ne vais pas m’appesantir davantage, cher Etienne. Libre à toi faire de ce que je dis ce que bon te semblera. Pour l’instant, j’ai du travail qui m’attend. Fini le tricot, les refuges animaliers et la vaine contemplation, du moins dans l’immédiat. J’ai passé la nuit à travailler sur le Pharmacien. Mon imagination est intacte et je suis contente d’avoir retrouvé le chemin vers elle, depuis des semaines que j’étais embourbée dans des considérations stériles. Cela aussi c’est important : la plante ouvre la porte vers ce que j’ai en moi, mon imagination, mais elle n’apporte pas de matière. Elle a une certaine neutralité. Je ne sens aucun changement en moi, c’est mon rapport à moi qui s’est arrangé, et mon rapport à l’extérieur, comme si j’étais davantage intégrée au monde, à la ville, à la société, avec cette immense forêt qui respire profondément dans mon dos. J’aurais encore bien des choses à dire mais je vais les laisser dans l’antichambre du langage et de la réflexion.
Je verrai dans les prochaines semaines comment tout cela évolue…
Je t’embrasse et prenons soin de nous.

samedi 16 janvier 2016

Espoir et espérance

A l'origine, cet article a été écrit pour un ami, quelques jours avant ma première cérémonie avec Grand-Mère. J'y fais le point sur ma position intérieure. Cet article entre dans la continuité de celui-ci: la philosophie, balbutiement de spiritualité.

Janvier 2016:

Mes yeux sont rapidement passés sur un petit encart signé de ta main dans le Point de ce jour. Il y est fait mention d’espoir et d’espérance, sujet qui me parle beaucoup depuis quelques temps.
Ne crois-tu pas que si on perd espoir, c’est aussi parce que l’on rejette l’espérance, trop connotée religieusement ? Ne crois-tu pas que l’espoir repose, qu’on le veuille ou non, sur un socle de foi profondément enfoui en chacun de nous, un petit socle qu’on rechigne trop souvent à interroger mais qui est bien là ? Une disposition naturelle, en quelque sorte, un besoin inné ou atavique de croire ?
On peut entretenir une forme d’espérance qui ne soit pas religieuse mais plus largement spirituelle. Il devient difficile de croire que rien n’existe autour de nous, sans pour autant penser qu’il y ait un dieu qui nous surplomberait de toute sa superbe. Ce n’est pas parce qu’on ne regarde plus au-dessus qu’on ne peut regarder autour. Il est probable que notre problème réside en ce que nous avons peur de réaliser que nous croyons, malgré nous, tout au fond de notre être. Croire est devenu facile, primitif, et on a trouvé bien mieux depuis longtemps : la raison. On croit en la raison mais on se garde bien de dire qu’il s’agit là d’une croyance. On déteste la croyance. Si bien que notre besoin naturel de croire est étouffé, nié, écrasé et laissé dans un état virtuel. Il faudrait réhabiliter la foi pour entretenir l’espoir. Remplir ce besoin de croire, le prendre entre quatre yeux et l’interroger, le regarder, le laisser aller pour voir où il va, que sais-je. C’est comme cela qu’on retrouvera une espérance et donc de l’espoir, en regardant sa foi. Peut-être construire une cosmogonie nouvelle, réintroduire du rituel et de la sacralité autour de petites choses du quotidien comme regarder la lune, croquer dans une pomme, regarder la flamme d’une bougie, se brosser les dents, prendre un livre, etc…. Construire une espérance commune pour permettre des espoirs particuliers. Sans foi, espoir ni espérance, ne restent que la peur et la crainte. J’ai bien l’impression que sans espérance, il n’y a pas d’espoir possible, mais c’est peut-être un peu vite dit…
Toi, en quoi crois-tu ? En la science ? En sa vérité ? En la démarche scientifique ? A l’intelligence humaine ? En la réalité de la mort et donc en l’urgence de vivre ? En quoi crois-tu, je voudrais bien savoir.
Moi, j’ai très longtemps cru en la philosophie. La création de concepts et d’idées et leur maniement dialectique, cet exercice rationnel de pensée. J’ai longtemps cru qu’il fallait que tout le monde pense et que la philosophie apporterait plein de réponses. Ce n’est que récemment que j’ai commencé à nuancer cet élan. J’ai réalisé que la philosophie occidentale était basée sur la rationalité, on pense de façon rationnelle, discrète et conceptuelle et cette façon de penser a façonné notre philosophie, c'est-à-dire qu’elle a façonné le fruit même de l’exercice de pensée. Appelle cela une bijection qui fait refléter le processus dans le procédant. Or je crois que l’excès de rationalité est un des plus grands maux de la modernité. J’ai bien dit l’excès, et non la rationalité même. Or si l’on réduit l’usage de la rationalité, par quoi compenser l’espace laissé à la pensée ? Par plus de créativité artistique, certes, et ce serait très bien, mais ce n’est pas suffisant.
Et pourquoi le vide ainsi fait dans l’esprit ne laisserait-il pas à des capacités endormies et virtuelles la place de se réveiller, pour peu qu’on leur insuffle un tout petit peu d’énergie ? Pas des capacités « magiques » mais des formes de sensibilités jusque là étouffées ?
Je garde cette réflexion à l’esprit : la démarche scientifique nous a amené à accroître considérablement nos connaissances sur ce qui nous entoure. La philosophie essaie de proposer du
sens à nos connaissances. Or la plus grande des connaissances à laquelle on ait abouti en suivant cette démarche est, à mes yeux, qu’on ne sait presque rien. L’astrophysique nous dit aujourd’hui que nous ne connaissons que 5 % de ce qui compose l’univers. Je ne dis pas que la démarche scientifique ait touché ses limites. Je dis qu’elle est un moyen de connaissance parmi d’autres que nous n’explorons pas. Je dis que ce qui est à connaître se donne à nous par d’autres truchements que celui de la rationalité.
Je commence à croire depuis peu que le corps est un outil de connaissance. Je ne parle pas d’étudier le corps humain au microscope ou à l’aide de scalpels. On retomberait dans une démarche rationnelle. Je parle de laisser le corps s’exprimer, lui qu’on n’écoute quasiment plus. Je crois que le corps peut être un moyen de « démentaliser » l’être humain. Il existe des techniques de méditation qui permettent vraiment de vider l’esprit et ne plus penser. Ces techniques, à force de répétition, ont un effet sur la psyché. Pas d’effet miraculeux, loin de là, mais des effets simples et bienvenus, comme un mieux-être, un rapport à soi serein. Rien que ça. Les techniques qui ont ma préférence sont celles de méditation en mouvements. C’est là qu’intervient le corps. Je pense notamment aux « arts internes » qui viennent de Chine et sont inscrits dans la philosophie taoïste ( Qi, Yin-Yang…). Ces techniques, comme le Qi Qong et le Taï Chi Chuan, demandent d’habiter pleinement son corps et de se considérer, au départ, comme une forme de non-être (Wu-Ji), situé entre la terre et le ciel. Un non-« être individuel » mais un être fondu dans un grand tout. Ca, c’est de l’abstraction…
Le sport, rétorqueras-tu, fait la même chose. Ce à quoi je répondrais, oui, mais le corps ne sert pas qu’à faire du sport. Il recèle bien plus en lui. Il peut illuminer dans notre esprit des facettes jusque-là laissées dans l’ombre. Rien d’exceptionnel, encore une fois, mais quelque chose de plus profond que la libération d’endorphine. En l’incarnant pleinement, ce corps nous réconcilie, vraiment, c’est le mot. Il nous réconcilie avec notre humble et fantastique condition et avec la nature qui nous entoure. Cela ne peut pas nous faire de mal, a priori.
Ce n’est pas tout. Je parlais du corps comme moyen de connaissance. Tu sais que depuis quelques temps, je m’intéresse à la médecine traditionnelle Amazonienne, pour ne pas dire au chamanisme.
Cette médecine repose elle aussi sur un pilier fondamental et primordial : le corps. C’est une médecine « guerrière », éprouvante, qui prône la confrontation à soi. Ce n’est pas une médecine qui soigne mais une médecine qui entretient la santé sous toutes ses formes. C’est un art de vivre peut-on dire (qui soigne aussi quand il le faut et qu’elle le peut, bien entendu). Elle s’appuie sur une technologie qui mêle plantes, chants, rituels tous profondément étudiés. Il n’y a pas de mysticisme aveugle ni aucune magie. C’est nous qui, depuis notre point de vue, décrétons que ces pratiques sont mystiques. Il y a beaucoup de foi par contre. Une foi dans la nature et dans le corps. Il y a beaucoup d’humilité, de gratitude et de respect.
C’est une pratique qui spiritualise le corps. Vois-tu le cheminement que je cherche à te faire voir ? Démentaliser l’être par de la méditation en mouvement… puis spiritualiser le corps… En corporalisant l’esprit… Après il n’y a plus de mots, que de la pratique.
Réconcilier l’homme avec la nature, c'est-à-dire réparer, en quelques sortes, la scission fatale qui a été initiée au 17è siècle par la pensée occidentale moderne (sûrement involontairement car l’homme ne sait pas ce que fait ce qu’il fait). Remettre l’homme dans son environnement (où il n’a jamais cessé d’être), qu’il ne se pense plus comme en-dehors, ou pire, au-dessus. Est-ce possible ? Avec
toutes ces choses qui font notre gloire, Tweeter, les Iphone, les pub télé, les produits standardisés fabriqués à la chaine dans des usines qui polluent, promus par des milliers d’agences publicitaires et de communication qui déversent leurs propagandes sur mille supports dématérialisés. On n’a jamais été aussi matérialistes. C’est cela qui tue l’espoir. Il n’y a plus d’émerveillement pour les choses simples. Plus de considération pour ce qui est invisiblement exceptionnel. Ca ne nous suffit pas, on veut plus, on veut devenir des surhommes alors qu’on ne sait pas ce que c’est qu’être homme. On a peur. Je te jure qu’en posant quelques instants la main sur l’écorce d’un puissant tronc d’arbre, on vivifie sa foi, on est envahi d’espoir. D’autant plus quand on a spiritualisé son corps ;)
Et toi, en quoi crois-tu ? Tu te méfies de la croyance, terme vague, et tu la penses sans doute en opposition à la science d’après ce que j’ai pu lire, mais ne crois-tu pas qu’elles marchent main dans la main depuis toujours ? Il ne faut juste pas laisser la croyance en jachère car c’est là que les grands manitous trouvent un écho à leurs sermons mystiques. Il faut donner un contenu à la croyance, instiller un reliquat de sacralité dans la vie des gens, c’est cela qui donne du sens et aux choses et aux évènements, et aux choix qu’on fait. Je ne sais pas si une démarche rationnelle est suffisante. On a besoin de sacré et de rites, on a besoin de sens.
Regarde par exemple le rituel du vote aux élections. Un rite au pied de l’autel de la démocratie. Il tombe en désuétude ; l’autel en ruine. Pourquoi ? Parce que la démocratie telle que nous la pratiquons ne fait plus sens. Elle est attaquée par des forces mercantilistes bien plus puissantes qui, elles, ont un impact bien réel sur nos vies et sur l’environnement. Enfin, c’est un autre débat. Un autre exemple : tous ces bouquins à la mort moi le nœud qui sortent et qui ont le mot quantique dans le titre… c’est n’importe quoi. Encore une fois, ça comble un vide et beaucoup se précipitent sur ce qui pourrait le combler. Il ne faut pas le combler à la va-vite. Il faut le prendre par la main et le travailler au quotidien.
Un point commun que je souhaite souligner entre la tradition chinoise et la tradition amazonienne : l’importance capitale du groupe. Toute pratique a son moment pour être pratiquée seule – c’est important- et son moment pour être pratiquée en groupe, si ce n’est en groupe de groupes. C’est ainsi que l’on travaille son rapport à soi, en tension dialectique avec l’ensemble. C’est aussi ce qui nous manque. Travailler le corps, travailler le groupe. Faire le vide et voir ce qui en sort.
Toi tu défends la science, moi je veux réhabiliter la croyance. Va-t-on se battre ou marcher main dans la main ? J’ai plein espoir en la seconde option. D’ailleurs, j’ai autant foi dans les mathématiques que dans le corps.