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Petite épistémologie de la créativité - première partie

(Sous-titre provisoire: De la contrainte nécessaire.) Une des choses qui font de l’Homme un être vraiment étonnant est sa capacité à in...

mercredi 20 juillet 2016

Les Ecouteurs - Annales du Disque-Monde tome 4

On continue dans nos aventures du Disque-Monde. Je sélectionne les passages qui m'ont vraiment interpelée et je commente si je le souhaite. C'est le cas pour ce passage.

Voici un court extrait du tome 4 "Mortimer" où il est question d'un jeune homme, Morty, que la Mort prend sous son aile afin d'en faire son apprenti, afin de permettre à cette dernière, la Mort, de prendre du bon temps et profiter de la vie. Sur le cheval de la mort, l'adorable Bigadin, Morty chevauche le Disque pour effectuer sa tournée.

"Au milieu des plus hautes montagnes qui se pressaient autour de Cori Celesti, aiguille centrale où séjournaient les dieux, vivaient les Ecouteurs.
Ils appartenaient à l’une des plus anciennes sectes religieuses du Disque, quoique les dieux fussent pour leur part divisés sur la question de l’Ecoute en tant que véritable religion.
En vérité, les Ecouteurs essaient de découvrir ce que le Créateur a exactement dit lorsqu’Il a imaginé l’univers. La théorie est toute bête.
En clair, rien de ce que fait le Créateur ne peut jamais être détruit, ce qui signifie que les échos de ses premières syllabes doivent encore résonner quelque part, bondir et rebondir sur toute la matière du cosmos, mais toujours audible à une oreille vraiment attentive.
Il y a de cela des éons, les Ecouteurs se sont aperçus que la glace et le hasard avaient creusé ici le contraire acoustique parfait d’une vallée à écho, aussi ont-ils bâti leur temple multichambré – enroulé comme une grande ammonite blanche au fond de la vallée – à l’emplacement exact qu’occuperait un fauteuil confortable chez un enragé de la hi-fi. Des baffles complexes captent et amplifient le son canalisé dans la vallée glaciale, le dirigent toujours plus loin jusqu’à la chambre centrale où, à toute heure du jour ou de la nuit, veillent trois moines.
Qui écoutent.
Ce n’est pas sans poser quelques problèmes : non seulement ils entendent les échos subtils des premières paroles du Créateur, mais aussi tous les autres sons produits sur le Disque. Afin d’identifier les paroles, ils doivent apprendre à reconnaître tous les autres bruits. La chose exige un certain talent, et un novice n’est admis en formation que s’il arrive à distinguer, uniquement par le son et à une distance de mille mètres, de quel côté tombe une pièce de monnaie. Il n’est même admis dans l’ordre qu’une fois capable d’en déterminer la couleur.
Et bien que les Ecouteurs vivent à l’écart, nombre de voyageurs s’engagent sur le chemin long et périlleux qui conduit à leur temple, traversent des pays gelés infestés de trolls, passent à gué des rivières vives et glacées, gravissent des montagnes dangereuses, se traînent dans une toundra inhospitalière, tout ça pour grimper l’étroit passage en escalier qui donne sur la vallée cachée, et chercher, le cœur battant, les secrets de l’Etre.
Et les moines de leur crier : « Moins fort, le bruit, bordel ! »
Bigadin surgit d'entre les cimes montagneuses comme une traînée blanche, et se posa dans l'espace libre d'une cour enneigée. Morty bondit à terre et courut par les cloîtres silencieux jusqu'à la cellule où gisait le quatre-vingt-huitième abbé, au seuil de la mort, entouré de ses disciples dévots.
Les pas précipités de l'apprenti résonnèrent sur le carrelage de mosaïque intriquée. Les moines, eux, portaient des couvre-chaussures de laine. 
Il atteignit le lit et attendit un moment, appuyé sur sa faux, afin de retrouver son souffle.
L'abbé, chétif,  totalement chauve et aussi ridé qu'un sac de prunes, ouvrit les yeux.
" Vous êtes en retard", murmura-t-il, puis il mourut.
Morty déglutit, prit une inspiration difficile et ramena la faux dans un lent mouvement circulaire. Le coup fut cependant précis; l'abbé se dressa sur son séant, au-dessus de son corps.
"Pas trop tôt, dit-il d'une voix que Morty était seul à entendre. Je commençais à m’inquiéter, moi.
- Ca va ? fit Morty. Faut que je m'dépêche..."
L'abbé se balança hors du lit et s'avança vers l'apprenti à travers les rangs de ses disciples endeuillés.
"Me bousculez pas, dit-il. Je suis toujours impatient de pouvoir discuter un peu. Il lui est arrivé quoi au gars habituel ?
- Au gars habituel ? répéta Morty, ahuri.
- Un grand type. Une cape noire. L'air de pas manger à sa faim.
- Au gars habituel ? Vous voulez dire la Mort ?
- C'est ça", fit joyeusement l'abbé. L'apprenti avait la bouche grande ouverte.
" Vous mourez beaucoup, hein ? parvint-il à articuler.
- Pas mal. Pas mal. Evidemment, une fois qu'on a le coup, ça devient de la routine."


 Cet extrait présente brièvement les Ecouteurs des premiers mots du Créateur, ou des premiers bruits de l’univers.
Ecouter... Ecouter l'univers. Ecouter l'origine, le silence infini, le premier battement, écouter le Big Bang, écouter avant le Big Bang...
L'auteur est incroyablement précurseur des derniers avancées scientifiques ! Ce livre a été écrit en 1987 et publié en France pour la première fois en 1994. 
Vous souvenez-vous qu’en février dernier on annonçait avoir détecté les premières ondes gravitationnelles émises par la coalescence de deux trous noirs ? C’était un grand moment car cette découverte confirmait deux choses : la validité de la théorie de la relativité générale d’Einstein ( qui est une théorie de la gravitation) et l’existence des trous noirs qui n’étaient jusque là que théoriques.

Cette découverte a été faite grâce à un appareillage très complexe d’interférométrie : on superpose des rayons lumineux qu’on fait rebondir sur des miroirs inclinés, et on peut mesurer de façon infiniment précise le déphasage des ondes électromagnétiques (lumineuses) qui s’opère au passage d’une onde gravitationnelle. Ce déphasage produit un bruit que les scientifiques analysent. Ils comparent tous les bruits entre eux, pour supprimer les bruits parasites. Ils écoutent l’espace au-delà de l’univers observable. Ils remontent plus loin dans le temps qu’on n’a jamais été capable de le faire. La découverte des ondes gravitationnelles par interférométrie a ouvert la voie à une toute nouvelle cosmologie vraiment révolutionnaire. Une cosmologie gravitationnelle, une cosmologie de l'écoute.

Un grand projet d’installation interférométrique est en cours qui s’appelle eLisa : deux bras de plusieurs kilomètres vont être placés en orbite qui permettront d’écouter l’univers encore plus loin…
De même, au début des années 60, lorsque le Fond Diffus Cosmologique a été détécté, ce fut grâce à la captation de micro-ondes radio par Penzias et Wilson, un grésillement régulier dans leur casque. Ce Fond Diffus Cosmologique, c'est un peu la trace presque invisible qu'ont laissé les tous premiers instants de l'univers, 380 000 ans après le Big Bang.
Cartographie du FDC par le Satellite Planck, 2013. Cette cartographie nous informe sur la répartition de la matière en tout point de l'univers, 380 000 ans après le BB.

Enfin, le SETI, que Carl Sagan illustre dans le roman qui a inspiré le film Contact réalisé par Robert Zémékis, est un Centre où l'on écoute l'univers afin de détecter des signaux "intelligents" ( c'est-à dire structurés) susceptibles d'avoir été émis par une... intelligence. C'est un centre qui existe et qui fait un travail très important.


Alors, comment ne pas être séduit par l’invention des Ecouteurs de Pratchett au vu de ces derniers événements ? N’était-il pas sacrément génial ?

La têtologie - Annales du Disque-Monde, tome 3

Suite des aventures de la petite Eskarina auprès de la sorcière Esméralda Ciredutemps, dite Mémé. La vieille dame lui enseigne les secrets de la magie. Extrait du tome 3 des Annales du Disque-Monde par Terry Pratchet, suivi d'un petit commentaire personnel.

"Elles s’assirent sur le banc décoloré accoté au mur de la chaumière orienté vers le Bord. Devant elles, les Herbes atteignaient déjà une trentaine de centimètres de haut, sinistre parterre de feuilles vert pâle.
«  Bon, fit Mémé qui s’installa à son aise. Tu te rappelles le chapeau accroché près de la porte ? Va me le chercher. »
Esk, obéissante, entra et décrocha le chapeau de Mémé. Il était grand, pointu et, bien entendu, noir.
Mémé le retourna dans ses mains et le considéra attentivement.
«  Ce chapeau, dit-elle avec solennité, contient l’un des secrets de la sorcellerie. Si t’arrives pas à me dire de quoi il s’agit, alors autant que j’arrête les leçons, parce qu’une fois que t’auras appris le secret du chapeau, tu pourras plus revenir en arrière. Dis-moi ce que tu sais du chapeau.
- J’peux le tenir ?
- Je t’en prie. »
Esk scruta l’intérieur du couvre-chef. Il renfermait une armature en fil de fer qui lui donnait sa forme et deux épingles à chapeau. C’était tout.
Il n’avait rien de particulièrement bizarre, sauf que personne dans le village n’en possédait de semblable. Mais ça ne le rendait pas magique pour autant. Esk se mordit la lèvre, elle se voyait, honteuse, renvoyée dans ses foyers.
Au toucher, il était normal, et il n’avait pas de poches secrètes. Ce n’était qu’un chapeau de sorcière typique. Mémé s’en coiffait toujours pour venir au village, mais en forêt elle ne portait qu’un capuchon de cuir.
Esk s’efforça de retrouver les bribes de leçons que Mémé dispensait au compte-goutte et de mauvaise grâce. Ce n’est pas ce que tu sais mais ce que les autres ne savent pas. La magie, ça peut être ce qui est à sa place là où il ne faut pas, et ce qui ne l’est pas là où il faut. Ca peut être…
Mémé le portait toujours au village. Et aussi la grande cape noire, qui n’était certainement pas magique parce que pendant la majeure partie de l’hiver elle servait de couverture à une chèvre et que Mémé la lavait au printemps.
Esk commençait à sentir la réponse qui prenait tournure et elle n’aimait guère ça. C’était comme beaucoup de réponses de Mémé. Elle ne faisait que jouer avec les mots. Elle disait des choses qu’on savait depuis toujours, mais d’une manière différente pour qu’elles aient l’air importantes.
« J’crois que j’sais, dit-elle enfin.
- Vas-y, alors.
- C’est comme qui dirait en deux parties.
- Et après ?
- C’est un chapeau de sorcière parce que tu le portes. Mais t’es une sorcière parce que tu portes le chapeau. Hum.
- Alors… lui souffla Mémé.
- Alors les gens qui te voient arriver avec ton chapeau et ta cape, ils savent que t’es une sorcière ; et c’est pour ça qu’elle marche, ta magie ? fit Esk.
- Parfaitement, répondit Mémé. On appelle ça de la têtologie. » Elle tapota ses cheveux argentés ramassés en un chignon serré capable de casser des cailloux.
«  Mais c’est des inventions ! protesta Esk. C’est pas de la magie, c’est… c’est…
- Ecoute, dit Mémé, si tu donnes aux gens une bouteille de jollop rouge parce qu’ils ont des vents, ça peut marcher, mais si tu veux que ça marche à coup sûr, tu laisses leur esprit s’en charger. Tu leur racontes que c’est des rayons de lune mis en bouteille dans du vin de fée, n’importe quoi. Tu marmonnes deux, trois mots pour faire bonne mesure. C’est pareil avec les malédictions.
- Les malédictions ? fit Esk, la voix faible.
- Oui, les malédictions, ma fille, et pas la peine de prendre cet air scandalisé ! T’en lanceras, le jour où t’en auras besoin. Quand tu seras toute seule, que t’auras aucune aide à portée de main, que… »
Elle hésita et, désagréablement consciente du regard interrogateur de la fillette, termina maladroitement : «  … que les gens te manqueront de respect. Lance-la d’une voix forte, fais-la compliquée, fais-la longue, invente s’il le faut, mais ça marchera. Le lendemain, quand ils se cogneront sur le pouce, qu’ils tomberont de l’échelle ou que leur chien mourra subitement, ils se souviendront de toi. Ils te traiteront avec plus d’égard la fois d’après.
- Mais ça ressemble toujours pas à de la magie, dit Esk qui frottait ses pieds dans la poussière.
- En une occasion, j’ai sauvé la vie d’un homme, dit Mémé. Un remède spécial, deux fois par jour. De l’eau bouillie additionnée d’un peu de jus de baies. Je lui ai raconté que je l’avais acheté aux nains. C’est ça le plus important dans les soins, en fait. La plupart des gens guérissent de la plupart des maladies s’ils ont l’esprit à ça, il suffit d’éveiller chez eux un intérêt. »
Elle tapota la main d’Esk aussi gentiment que possible. «  T’es un peu jeune pour ça, mais avec l’âge tu verras que la plupart des gens sortent pas beaucoup de leur tête. Toi pareil, ajouta-t-elle, sentencieuse.
- J’comprends pas.
- Le contraire m’aurait étonnée, fit brusquement Mémé, mais tu vas me citer cinq herbes pour les toux sèches. » "


Derrière cette petite histoire amusante qu’on dirait presque tirée d’un roman pour adolescents, se trouve en fait une idée très importante et fondamentale en sciences : le principe tautologique. Ici, on sourit de voir le jeu de mot créé par l’auteur (le traducteur, plus vraisemblablement), avec l’allusion à une phrase magnifique située à la fin de l’extrait ci-dessus : « La plupart des gens sortent pas beaucoup de leur tête ». Tout se passe dans la tête des gens, c’est la têtologie.
Mais revenons au principe tautologique. Pour faire simple, une tautologie c’est une sorte de "pléonasme redondant", si vous voyez ce que je veux dire. Exactement comme dans l’exemple qu’on a dans le texte : « t’es une sorcière parce que tu portes le chapeau ; tu portes le chapeau parce que t’es une sorcière ». On ne sait pas ce qui est la cause et ce qui est la conséquence. On tombe dans une jolie impasse aporétique. On ne sait pas ce qui, entre le fait de porter le chapeau ou le fait d’être une sorcière, vient en Premier. Lequel des deux faits est plus fondamental que l’autre, en tout cas dans l'esprit des gens du Disque pour l'exemple en question. 

Eh bien en épistémologie (c’est la discipline qui étudie le pourquoi et le comment de toutes les sciences, c’est la science des sciences et c’est une branche passionnante de la philosophie, c’est, par exemple quand un biologiste s’interroge sur le sens de sa recherche, sur la pertinence et la légitimité de sa démarche, de ses outils, son protocole, les applications, et plus globalement sur ce qu’est la biologie, sur ce que veut dire être biologiste, c’est très important comme travail de réflexion), donc en épistémologie, on dit que chaque concept qui fait partie de nos outils de réflexion, se définit par rapport à un autre concept plus fondamental que lui.

Par exemple, le concept de raison : on définit la raison en ces termes «  faculté propre à l’esprit humain ». Là, on a trois concepts qui interviennent, voire quatre si on est pointilleux : faculté, esprit, humain et propre. Des concepts plus « grands », plus englobants que celui qu’on cherche à définir. Et ainsi de suite, de concepts en définitions et de définitions en concepts, on arrive à remonter un filon fragile, extrêmement fragile mais suffisamment solide pour qu’on s’y réfère, qui mène aux concepts les plus fondamentaux : Temps, espace, matière, vie, énergie, réalité, origine, etc.
Si on cherche à définir un de ces concepts fondamentaux, on va recourir aux concepts voisins qui eux-mêmes sont défini en fonction les uns des autres, sur un même plan de fondamentalité. On touche le fond tautologique. On ne dispose pas de concept plus fondamental à part ceux de Dieu, Tout, Un, Rien.  On est comme au pied du mur de Planck de la pensée. La pensée rationnelle. C’est au-delà de ce mur que l’on change de « procédé » si je puis dire, et que l’on recourt à la foi et à la croyance, pour approcher ce qu’il peut y avoir derrière ce que la raison ne nous montre pas.
On va rester au pied du mur de Planck un instant pour patauger un peu dans la têtologie de Mémé : La rationnalité et la logique sont en fait des tautologies.

A l’instant, on partait de concepts « petits »pour aller vers les quelques concepts les plus fondamentaux. Et si on faisait le chemin inverse ? Si on partait des concepts les plus fondamentaux pour regarder ensuite tous ceux qui en découlent ?  Il ne s’agit pas de le faire, rassurez-vous, mais d’imaginer le processus, la logique, que suivrait l’opération. Une question se pose alors : comment une hiérarchie plus ou moins pyramidale entre les concepts émergents peut elle survenir à partir de concepts de base situés sur « même plan » de fondamentalité ? Des concepts qui, rappelons-le, se définissent les uns par rapport aux autres, comme s’ils étaient des morceaux séparés d’une même structure impossible à identifier, qu’on retourne dans tous les sens entre nos mains (nos neurones si vous préférez), en vain. Regardez : peut-on penser la matière sans espace ? le temps sans matière ? la vie sans énergie ? l’énergie sans espace ? Oui ? non ? Ce n’est pas un exercice facile et on est en pleine réflexion tautologique.

Mieux encore : toute notre démarche de réflexion, de connaissance, de science, etc, est opérée grâce à la raison, cette faculté propre à l’esprit humain. C’est donc par la raison qu’on définit tous les concepts que je mentionnais plus haut. La raison fait tout le travail, alors qu’elle n’est, en fait, elle-même qu’une partie toute petite de tout ce qu’elle étudie. Voyez-vous le problème ? En bonne ouvrière, elle rationnalise tout ce qu’on lui donne. Elle fait du « ratiocentrisme », elle découpe, conceptualise, rapporte, divise, généralise, etc, et considère que cette démarche est la seule qui apporte un vrai savoir. En suivant des lignes de logiques, en définissant les choses les unes par rapport aux autres… Je vous laisse voir où je veux en venir, ça termine par « logique ».

En mathématique, la science-mère, la science la plus fondamentale qui puisse exister, qui touche les structures les plus inconcevables de la nature, une grande partie de la discipline consiste à évaluer la solidité des axiomes fondamentaux. Les 100 problèmes de Hilbert posés en 1900 avaient pour objectif de questionner les Bases les plus importantes de l’édifice mathématique, parce que précisément, des secousses tautologiques venaient perturber l’édifice. D’ailleurs, d’un autre point de vue, si tant de ponts sont possibles entre les différents sous-domaines mathématiques, entre géométrie et analyse, etc, c’est parce que souvent ils disent la même chose de façons différentes….

Ce que dit Terry Pratchett à travers les mots de Mémé, c’est que l’Homme  ne sort pas beaucoup de sa tête, et que dans sa tête, il tourne en rond.

A suivre !

lundi 18 juillet 2016

Les annales du Disque-Monde : La magie du savoir naturel.

Voici un extrait du tome 3 des Annales du Disque-Monde de Pratchett (saga qui n’en contient pas moins de 35...). Il y est question de magie. La sorcière Esméralda Ciredutemps, dite Mémé, prend sous son aile la petite Eskarina pour lui enseigner les rudiments de son savoir... Petit clin d’oeil à la magie du savoir naturel.



Ainsi, tandis que l’hiver prenait un virage et abordait à regret la longue côte vers le printemps, Esk passait des périodes deplusieurs jours consécutifs chez Mémé Ciredutemps pour apprendre le métier de sorcière.
Apparemment, il s’agissait surtout d’une affaire de mémoire. Les leçons étaient plutôt pratiques. Il y avait le nettoyage de la table de la cuisine et l’Herborisme de Base. Il y avait le décrottage des
chèvres et l’Emploi de Champignons. Il y avait la vaisselle et l’Invocation desPetits Dieux. Et il y avait toujours l’entretien du gros alambic de cuivre dans neige à demi fondues sur le tronc des arbres, côté Moyeu, Esk savait préparerl’arrière-cuisine et la Théorie et Pratique de la Distillation. Lorsque se levèrent les vents chauds du Bord et qu’il ne resta plus que des traînées de spéciales et nombre de potions mystérieuses dont Mémé disait qu’elle apprendraittout un assortiment d’onguents, plusieurs cordiaux médicinaux, une vingtaine d’infusions
à se servir au bon moment.
En aucune façon elle n’avait fait de la magie.

« Tu verras tout ça, mais attendons le bon moment, répétait distraitement Mémé.

-Mais je suis censée être une sorcière !

-T’es pas encore une sorcière. Cite-moi trois herbes qui soulagent les intestins. »

Esk se mit les mains dans le dos, ferma les yeux et récita :

« Les extrémités en fleurs du Grand-Pois-de-Menteur, la médulle de racine de la Culotte-du-Vieux, les tiges du Lis-de-Sang, les enveloppes des graines de…

-Ca va. Où trouve-t-on des cornichons d’eau ?

-Dans les tourbières et les mares stagnantes, du mois de…

-Bien, ça rentre.

-Mais c’est pas de la magie, ça ! »

Mémé s’assit à la table de la cuisine.

« Le plus gros de la magie, c’en est pas, dit-elle. Ca consiste seulement à connaître les bonnes herbes, apprendre à observer le temps, étudier les habitudes des bêtes. Et aussi celles des gens.

-C’est tout ? fit Esk horrifiée.

-Comment, c’est tout ? C’est plutôt beaucoup, dit Mémé, mais non, c’est pas tout. Y a autre chose.

- Tu peux pas me l’apprendre ?

- Faut attendre le bon moment. Pas la peine que tu te montres déjà.

- Que je me montre ? A qui ? »

Les yeux se Mémé se précipitèrent vers les ombres dans les coins de la pièce.

« T’occupes pas de ça. »

Puis même les dernières traînées résiduelles de neige disparurent, et les grands vents de printemps rugirent entre les montagnes. La forêt se mit à sentir la feuille moisie et la térébenthine.Quelques fleurs précoces bravèrent les gelées nocturnes, et les abeilles commencèrent à voler.

« Les abeilles, dit Mémé Ciredutemps, ça, c’est vraiment de la magie. »

Elle souleva avec précaution le couvercle de la première ruche.

« Tes abeilles, poursuivit-elle, c’est ton hydromel, ta cire, ta gomme, ton miel. Les abeilles c’est merveilleux. Et c’estune reine qui les dirige, en plus, ajouta-t-elle avec un petit rire approbateur.

- Elles ne te piquent pas ? » fit Esk, qui recula un peu. Des abeilles sortaient à flot du rayon et submergeaient les parois rugueuses de la boîte en bois.

« Presque jamais, dit Mémé. Tu voulais de la magie, alors regarde. »

Elle plongea une main dans la masse grouillante d’insectes puis émit un son léger, perçant et flûté, depuis le fond de sa gorge. Il seproduisit un mouvement dans la masse, et une grande abeille, plus longue et
plus grosse que les autres lui grimpa sur la main. Quelques ouvrières l’accompagnaient,elles se frottaient contre elle et plus généralement pourvoyaient à ses besoins.

« Comment t’as fait ça ? demanda Esk.

- Ah, fit Mémé. Ca te plairait de le savoir ?

- Oui. Ca me plairait. C’est pour ça que j’ai posé la question, Mémé, dit sévèrement Esk.

- Tu crois que je me suis servie de magie ? »

Esk baissa les yeux sur la reine. Les releva sur Mémé.

« Non, dit-elle, je crois seulement que tu en sais long sur les abeilles. »

Mémé sourit.

« Tout à fait exact. C’est une forme de magie, bien entendu.

- Quoi ? Seulement de savoir des choses ?

- Savoir des choses que les autres, ils savent pas », dit Mémé. Elle laissa doucement retomber la reine parmi ses sujets et referma le couvercle de la ruche.

« Et je crois qu’il est temps pour toi d’apprendre quelques secrets », ajouta-t-elle.

Enfin, songea Esk.

« Mais d’abord, nous devons présenter nos respects à la Ruche », dit Mémé. Elle parvint à faire sentir le R
majuscule du mot « Ruche ».

Machinalement, Esk fit une petite révérence. La main de Mémé se referma derrière son cou.

« Incline-toi, je t’ai dit, ordonna-t-elle sans animosité. Les sorcières s’inclinent. » Elle fit une démonstration.

« Mais pourquoi ? se plaignit Esk.

- Parce que les sorcières doivent être différentes, et que ça fait partie du secret », dit Mémé.

Elles s’assirent sur le banc décoloré accoté au mur de la chaumière orienté vers le Bord. Devant elles, les Herbes atteignaient déjà une trentaine de centimètres de haut, sinistre parterre de feuilles vert pâle.

« Bon, fit Mémé qui s’installa à son aise. Tu te rappelles le chapeau accroché près de la porte ? Va me le chercher. »

Esk, obéissante, entra et décrocha le chapeau de Mémé. Il était grand, pointu et, bien entendu, noir.

Mémé le retourna dans ses mains et le considéra attentivement.

« Ce chapeau, dit-elle avec solennité, contient l’un des secrets de la sorcellerie. Si t’arrives pas à me dire de quoiil s’agit, alors autant que j’arrête les leçons, parce qu’une fois que t’auras appris le secret du chapeau, tu pourras plus revenir en arrière. Dis-moi ce que tu sais du chapeau.

- J’peux le tenir ?

- Je t’en prie. »

Esk scruta l’intérieur du couvre-chef. Il renfermait une armature en fil de fer qui lui donnait sa forme et deux épingles à chapeau. C’était tout.
Il n’avait rien de particulièrement bizarre, sauf que personne dans le village n’en possédait de semblable. Mais ça ne le rendaitpas magique pour autant. Esk se mordit la lèvre, elle se voyait, honteuse, renvoyée dans ses foyers.
Au toucher, il était normal, et il n’avait pas de poches secrètes. Ce n’était qu’un chapeau de sorcière typique. Mémé s’en coiffait toujours pour venir au village, mais en forêt elle ne portait qu’un capuchon de cuir.
Esk s’efforça de retrouver les bribes de leçons que Mémé dispensait au compte-goutte et de mauvaise grâce. Ce n’est pas ce que tu sais mais ce que les autres ne savent pas. La magie, ça peut être ce qui est à sa place là où il ne faut pas, et ce qui ne l’est pas là où il faut. Ca peut être…

Mémé le portait toujours au village. Et aussi la grande cape noire, qui n’était certainement pas magique parce que pendant la majeure partie de l’hiver elle servait de couverture à une chèvre et que Mémé la lavait au printemps.

Esk commençait à sentir la réponse qui prenait tournure et elle n’aimait guère ça. C’était comme beaucoup de réponses de Mémé.Elle ne faisait que jouer avec les mots. Elle disait des choses qu’on savait depuis toujours, mais d’une manière différente pour qu’elles aient l’air importantes.

« J’crois que j’sais, dit-elle enfin.

- Vas-y, alors.

- C’est comme qui dirait en deux parties.

- Et après ?

- C’est un chapeau de sorcière parce que tu le portes. Mais t’es une sorcière parce que tu portes le chapeau. Hum.

- Alors… lui souffla Mémé.

- Alors les gens qui te voient arriver avec tonchapeau et ta cape, ils savent que t’es une sorcière ; et c’est pour ça qu’elle marche, ta magie ? fit Esk.

- Parfaitement, répondit Mémé. On appelle ça de la têtologie. » Elle tapota ses cheveux argentés ramassés en un chignon serré capable de casser des cailloux.

« Mais c’est des inventions ! protesta Esk. C’est pas de la magie, c’est… c’est…

- Ecoute, dit Mémé, si tu donnes aux gens une bouteille de jollop rouge parce qu’ils ont des vents, ça peut marcher, mais situ veux que ça marche à coup sûr, tu laisses leur esprit s’en charger. Tu leur racontes que c’est des rayons de lune mis en bouteille dans du vin de fée, n’importe quoi. Tu marmonnes deux, trois mots pour faire bonne mesure. C’est pareil avec les malédictions.

- Les malédictions ? fit Esk, la voix faible.

- Oui, les malédictions, ma fille, et pas la peine de prendre cet air scandalisé ! T’en lanceras, le jour où t’en auras besoin. Quand tu seras toute seule, que t’auras aucune aide à portée de main, que… »

Elle hésita et, désagréablement consciente du regard interrogateur de la fillette, termina maladroitement : « … que les gens te manqueront de respect. Lance-la d’une voix forte, fais-la compliquée, fais-la longue, invente s’il le faut, mais ça marchera. Le lendemain, quand ils se cogneront sur le pouce, qu’ils tomberont de l’échelle ou que leur chien mourrasubitement, ils se souviendront de toi. Ils te traiteront avec plus d’égard la fois d’après.

- Mais ça ressemble toujours pas à de la magie, dit Esk qui frottait ses pieds dans la poussière.

- En une occasion, j’ai sauvé la vie d’un homme, dit Mémé. Un remède spécial, deux fois par jour. De l’eau bouillie additionnée d’unpeu de jus de baies. Je lui ai raconté que je l’avais acheté aux nains. C’est
la plupart des maladies s’ils ont l’esprit à ça, il suffit d’éveiller chez euxça le plus important dans les soins, en fait. La plupart des gens guérissent de un intérêt. »

Elle tapota la main d’Esk aussi gentiment que possible. « T’es un peu jeune pour ça, mais avec l’âge tu verras que la plupart des gens sortent pas beaucoup de leur tête. Toi pareil, ajouta-t-elle, sentencieuse.

- J’comprends pas.

- Le contraire m’aurait étonnée, fit brusquement Mémé, mais tu vas me citer cinq herbes pour les toux sèches. »

A suivre !

Terry Pratchett, Les annales du Disque-monde "La huitième fille", tome 3, ed. l'Atalante, 1998.

dimanche 17 juillet 2016

Le disque-monde de Terry Pratchett - extraits

En cette période de temps indécis où l’été hésite à s’installer, en pleine négociation avec un hiver frustré qui voudrait bien rester un peu sous nos fenêtres, un automne conciliant prêt à donner de son temps, un printemps pluvieux que rien n’arrive à consoler, je dévore, tomes après tomes, les nombreux volumes qui composent les annales du Disque-monde de Terry Pratchett.
Si le premier tome intitulé “La huitième couleur” m’a laissée circonspecte, pataugeant dans un style burlesque fantaisiste qui peinait à trouver un écho franc en moi, il m’a cependant invitée à ouvrir curieusement le second tome (“Le huitième sortilège”), puis, franchement, le troisième tome (“La huitième fille”).
Je puis dire, en refermant l’ouvrage d’un soupir satisfait, que j’adore tout simplement la lecture que je viens d’achever.
Je me réserve encore un peu avant de me lancer dans un essai dithyrambique sur l’oeuvre de Pratchett, il faudrait que je lise au moins 41 des 41 tomes de la série pour me sentir légitime à apporter un grain de sel. Cependant, dans un tout premier temps, je souhaiterais partager deux minuscules extraits que j’ai pris le temps de marquer d’une cornure de page au fil d’une lecture haletante tant ils m’ont fait sourire ou m’ont semblé souligner la pertinente impertinence de l’auteur, génial.



Voici le premier extrait, tiré du tome 2 :
“Les druides du Disque tiraient fierté de leur ouverture d’esprit quand il s’agissait d’aborder les mystères de l’univers. Bien entendu, à l’instar des druides de partout, ils croyaient à l’unité indispensable de la vie, au pouvoir de guérison des plantes, au rythme naturel des saisons et au bûcher pour quiconque professait des opinions différentes, mais ils avaient aussi réfléchi longuement, intensément sur le principe même de la création et formulé la théorie suivante : L’univers, à leur point de vue, dépendait pour sa bonne marche de l’équilibre de quatre forces, dans lesquelles ils reconnaissaient le charme, la conviction, le doute et l’envie d’emmerder le monde. Par exemple, le soleil et la lune tournaient autour du Disque parce qu’ils étaient convaincus de ne pas tomber, mais ne s’en éloignaient pas à cause du doute. Le charme permettait aux arbres de pousser, l’envie d’emmerder le monde les maintenait debout, et ainsi de suite. Certains druides insinuaient que cette théorie présentait des lacunes, mais leurs aînés expliquaient avec force sous-entendus qu’il y avait assurément matière à discussion s’appuyant sur des faits, aux passes d’armes d’un débat scientifique passionnant, lequel débat se tiendrait au sommet du prochain bûcher de solstice.”
Fin de l’extrait. Le second extrait, tiré du tome 3, met en scène Simon, apprenti mage, Biseauté, archichancelier, directeur de l’Université de l’Invisible et Traitel, mage de huitième rang, important, s’il est besoin de le préciser.
“ Le jeune garçon gisait sur un lit dans une pièce étroite, une serviette froide pilée en travers du front. Traitel et Biseauté l’observaient avec attention.
- Ca fait combien de temps ? demanda Biseauté Traitel haussa les épaules.
- Trois jours.
- Et il n’est pas revenu à lui une seule fois ?
- Non. »
Biseauté s’assit lourdement sur le bord du lit et se pinça l’arrête du nez d’une main lasse. Simon n’avait jamais paru particulièrement bien portant, mais maintenant il avait le visage horriblement creusé.
« Un esprit brillant, ce gars-là, dit-il. Son explication des principes fondamentaux de la magie et de la matière… tout à fait étonnante. » Traitel approuva du chef.
« Cette façon qu’il a d’assimiler la connaissance… fit Biseauté. J’ai travaillé toute ma vie comme mage et je n’avais jamais vraiment compris la magie jusqu’à ce qu’il l’explique. C’était si clair. Si… oui, évident.
-Tout le monde le dit, renchérit Traitel, maussade. Ils disent que c’est comme se faire enlever un bandeau et voir la lumière du jour pour la première fois.
- C’est exactement ça, reconnut Biseauté. C’est de la graine de sourcelier, pas de doute. Vous avez eu raison de nous l’amener. »
Il y eut une pause de réflexion. « Seulement… fit Traitel.
- Seulement quoi ? demanda Biseauté.
- Seulement, vous en avez compris quoi, vous ? répliqua Traitel. Ca me turlupine. Je veux dire : est-ce que vous pouvez l’expliquer ?
- Comment ça : expliquer ? » Biseauté avait l’air inquiet.
« Ce qu’il raconte, fit Traitel, une ombre de désespoir dans la voix. Oh, il connaît son affaire, je sais. Mais c’est quoi, exactement ? »
Biseauté le regarda, bouche bée. Enfin, il répondit : « Oh, c’est simple. La magie remplit l’univers, vous voyez, et chaque fois que l’univers change… non, je veux dire, chaque fois que la magie est invoquée, l’univers change, mais dans toutes les directions d’un coup, voyez-vous, et… » Il agita des mains hésitantes, en quête d’une étincelle de compréhension sur le visage de Traitel. « Autrement dit, tout morceau de matière, par exemple une orange, le monde ou… ou…
- … un crocodile ? suggéra Traitel.
- Oui, un crocodile, ou… ce que vous voulez, tout a au fond la forme d’une carotte.
- Je ne me souviens pas de ce passage-là, dit Traitel.
- Je suis sûr que c’est ce qu’il a dit », fit Biseauté. Il commençait à transpirer.
« Non, je me souviens du passage où il laissait entendre qu’en allant assez loin dans n’importe quel direction on finirait par se voir l’arrière du crâne, insista Traitel.
- Vous êtes sûr qu’il ne voulait pas parler du crâne de quelqu’un d’autre ? Traitel réfléchit un instant.
« Non, je suis à peu près sûr qu’il a dit qu’on se verrait l’arrière de son crâne. Je crois qu’il a dit qu’il pouvait le prouver… »
Ils réfléchirent là-dessus en silence. Biseauté finit par reprendre la parole, très lentement et posément.
« Voilà comment je vois les choses, fit-il. Avant de l’entendre parler, j’étais comme tout le monde. Vous comprenez ce que je veux dire ? J’étais perplexe, indécis à propos des petits détails de l’existence. Mais à présent – son visage s’éclaira – je suis toujours perplexe et indécis mais sur un plan plus élevé, voyez-vous, et au moins je sais ce qui m’agite désormais, ce sont les questions vraiment importantes, fondamentales, de l’univers. »
Traitel approuva du chef.
« Je ne les voyais pas comme ça, dit-il, mais vous avez absolument raison. Il a vraiment repoussé les limites de l’ignorance. Nous en savons si peu sur l’univers. » Ils savourèrent tous deux l’étrange et chaude sensation d’être beaucoup plus ignorants que le commun des mortels, lequel n’était ignorant que de choses communes. Puis Traitel dit : « J’espère seulement qu’il va bien. La fièvre est tombée mais il n’a pas l’air de vouloir se réveiller. » Deux servantes entrèrent avec un bol d’eau et de nouvelles serviettes. L’une d’elles portait un balai plutôt décrépit. Alors qu’elles entreprenaient de changer le drap trempé de sueur sous le jeune garçon, les mages sortirent et continuèrent de discuter des vastes horizons d’ignorance que le génie de Simon avait ouverts au monde.”
A suivre...


lundi 23 mai 2016

Avant Adam

En 1907, Jack London publie un petit roman portant le titre de Before Adam. L'édition française de 2002 par les éditions Phébus inclue une préface du paléontologue Yves Coppens qui permet rapidement de situer l'ouvrage.

L'oeuvre de London est très éclectique. Bien que ses thèmes de prédilection passent du Grand Nord aux Bas-fonds des villes industrielles, détourant les contours d'un engagement politique fervent, c'est la condition de l'Homme qui inspire notre auteur prolixe. Avant Adam est un magnifique ouvrage qui plonge au commencement de l'humanité pour imaginer ce que pouvait être la vie primitive.

Le biais qu'il saisit pour parvenir à remonter le temps est très judicieux. Il recours à une forme de rêves répétés, révélateurs d'une conscience collective atavique. Le personnage principal remet en ordre pour le lecteur, l'ensemble des rêves qu'il fait depuis son plus jeune âge. Ces rêves parfois décousus suivent une trame, racontent une histoire tellement originale qu'elle ne peut être issue ni de l'imagination du protagoniste, ni d'un travail inconscient de refonte de la réalité vécue par le jeune homme. Le contenu des rêves provient de bien plus loin. Une hérédité laissée dans le corps du jeune narrateur qui devient sous nos yeux Grande Dent, membre de la horde, voisin du Peuple des Arbres et du Peuple du Feu.

Yves Coppens souligne dans son mot de présentation l'incroyable intuition de London:
 " Quel surprenant récit en effet, quatre-vingt ans avant le constat de la double locomotion de certains ancêtres (Lucie), trente ans avant la mise au jour des premiers feux, vingt avant la découverte du premier Pré-humain ! La leçon est claire : la science avait tout simplement très tôt percé à jour le cheminement de l'Humanité; fossiles et technologies  se sont ainsi trouvés sans peine à son rendez-vous; l'imaginaire des Hommes s'y est donc aisément coulé, il s'y est si bien coulé que certains auteurs, génies de cet imaginaire, sont parvenus au tour de force de précéder la science. Jack London est parmi ceux-là, plus étonnant encore que ses confrères, un H.G Wells ou un S. Waterloo en Angleterre, un J.H. Rosny Aîné en France.
Il faut dire que London est convaincu par les idées de Darwin, de Huxley et de Spencer; il est fasciné par les théories de l'évolution, celles qui conduisent du ver de terre à la "vie grouillante des mammifères minuscules", celles qui nous mènent des reptiles ailés aux singes féroces, celles encore qui sont ici "vécues", du peuple des Cavernes  à celui des Hommes modernes."

Voici un extrait du roman :
Chapitre 14

« Les mois se succédaient. Le drame et la tragédie étaient encore à venir : en attendant, nous cassions des noix et vivions tant bien que mal. Il me souvient que ce fut une année exceptionnellement bonne pour les noix. Nous en emplissions  nos calebasses et les apportions au creux des rochers où nous les brisions entre deux cailloux pour les manger aussitôt.
Nous étions à l’automne de l’année qui nous vit revenir, Oreille-Pendante et moi, de notre long voyage mouvementé et l’hiver qui suivit fut clément. […] Cet hiver-là, Œil-Rouge fit mourir sa dernière femme à force de mauvais traitements. Je l’ai, tout au long de mon récit, décrit comme un être fixé aux premiers stades de l’évolution, mais dans ses méfaits,  il allait plus loin que les espèces inférieures, qui, au moins,  ne font pas maltraiter et tuer les femelles par les mâles. J’en déduis qu’œil-Rouge, malgré ses effroyables tendances ataviques, annonçait l’apparition de l’homme, puisque c’est un triste privilège humain que de le faire.

Comme il fallait s’y attendre, après s’être débarrassé de son épouse, Œil Rouge se mit en quête d’una autre. Il jeta son dévolu sur la Chanteuse, petite-fille du vieil Os-à-Moelle, et fille du Glabre. Cette jeunesse aimait à chanter, le soir venu, à l’entrée de sa caverne et s’était récemment mise en ménage avec Jambe-Torse, homme très paisible, inoffensif et qui, jamais, ne cherchait noise à ses semblables. Maigre et petit de taille, il était moins solide que les autres sur ses jambes.
Jamais Œil Rouge ne commit un acte plus abject. Vers la fin d’une calme journée, nous nous rassemblions dans l’espace libre avant de grimper à nos cavernes lorsque la Chanteuse, poursuivie par Œil Rouge, déboucha tout à coup d’un sentier, venant d’un point d’eau. Elle courut vers son époux. Le malheureux Jambe-Torse tremblait d’épouvante, mais il se comporta en héros. La mort le menaçait, pourtant il ne recula pas  d’une semelle. Il se leva, se mit à jacasser, ses poils se hérissèrent et il montra les dents. Œil Rouge hurlait de rage. Quel affront pour lui qu’un de nous osât lui résister ! Il allongea le bras et saisit Jambe-Torse par le cou. Celui-ci enfonça ses dents dans le bras de son tortionnaire, mais l’instant d’après, le cou brisé, Jambe-Torse se tortillait de douleur, comme un ver sur le sol. La Chanteuse poussa des cris et des vociférations. Œil Rouge la saisit par les cheveux et la traina jusqu’à sa caverne, avec une brutalité révoltante.

Débordant de colère, nous martelant la poitrine, hérissant notre poil, grinçant des dents, unis dans une terreur commune, nous sentions s’éveiller en nous un instinct de solidarité, un désir de coopération. De façon confuse, la nécessité d’une action collective s’imposait à nous mais nous ne pouvions la réaliser, faute de moyen de nous exprimer. Nous ne nous précipitâmes pas tous ensemble pour anéantir ce monstre, parce que nous manquait un vocabulaire. Vaguement, nous élaborions des pensées pour lesquelles il n’existait pas encore de symboles pour les traduire. Toutes ces représentations mentales allaient prendre beaucoup de temps et demander de gros efforts pour être inventées. Nous essayions de formuler des sons correspondants aux vagues pensées qui voletaient comme des ombres dans notre cerveau. Le Glabre se prit à caqueter bruyamment, exprimant ainsi son indignation et son envie de battre Œil Rouge. Jusque là il parvint à se faire comprendre. Mais dès qu’il tenta de mettre en mots le besoin d’un élan solidaire qui grondait en lui, les sons produits, les sons produits nous demeurèrent incompréhensibles. A ce moment, Grosse-Tête, le sourcil froncé, se heurta la poitrine et commença de grommeler à son tour. L’un après l’autre, nous nous joignîmes à cette explosion de rage et bientôt Os à Moelle lui-même bredouilla de sa voix fêlée et de ses lèvres fanées. Quelqu’un saisit un bâton et en frappa un tronc d’arbre. Au bout d’un moment, ses coups marquèrent une cadence, que nous suivîmes inconsciemment de nos cris et de nos exclamations. Ce phénomène produisit sur nous l’effet d’un calmant et, oubliant notre courroux, nous entonnâmes en chœur une mélopée primitive. Ces chœurs dérisoires témoignent à merveille de la versatilité et de l’insouciance des gens de la horde. Réunis par un même sentiment de colère et de besoin de nous grouper pour détruire notre ennemi commun, il avait suffi d’un rythme spontané pour nous détourner de notre but. Ces assemblées où se mêlaient les chants et les rires satisfaisaient nos instincts grégaires et sociables. Somme toute, ces assemblées grossières étaient les précurseurs des palabres de l’homme primitif, des grandes conventions nationales  et des congrès internationaux de nos contemporains Mais à cette époque reculée, l’homme ne possédait pas encore de langage et lorsque nous nous réunissions, babillant tous à la fois, nous produisions une véritable Babel de sons d’où montait  une cadence uniforme qui renfermait en elle seule les éléments essentiels d’un art à venir. C’était l’art à l’état natif.

Le même rythme ne subsistait pas longtemps. Très vite perdu, il était remplacé par une affreuse cacophonie jusqu’à ce que nous eussions retrouvé le rythme primitif  ou découvert une nouvelle cadence. Parfois, une demi-douzaine de rythmes surgissaient en même temps, soutenus par des groupes qui, chacun, essayaient de dominer les autres.

Dans les intervalles de ce pandémonium, chacun jacassait, hurlait, dansait, se suffisant à lui-même, plein de ses idées et de ses volontés personnelles, se considérant comme le nombril du monde. Il se séparait nettement des autres qui, autres centres de l’univers, bondissaient et poussaient  des cris autour de lui. Alors surgissait le rythme : un claquement de mains, le choc répété d’un bâton sur une souche, les bonds successifs d’un des membres présents, ou un chant saccadé et régulier, avec des inflexions de voix. Hé-bang ! hé-bang ! Hé-bang ! hé-bang ! L’un après l’autre, tous les membres de la horde adaptaient le rythme et dansaient ou chantaient tous en chœur. Ha-ah, ha-ah, ha-ah-ha ! Constituait une de nos mélodies favorites, ainsi que : Eh-oua, eh-oua, eh-oua-ha ! 

Gesticulant, bondissant, tournoyant, nous dansions en chantant dans le sombre crépuscule du monde primitif qui nous incitait à l’oubli et, avec un ensemble parfait,  nous nous lancions dans une voluptueuse frénésie. Ainsi, l’art apaisa notre fureur contre Œil Rouge. Nous hurlions ces chœurs sauvages jusqu’à ce que les ombres, descendant sur nous, nous eussent avertis des terreurs nocturnes. Nous nous glissions dans nos trous sur la falaise, nous appelant tout bas, tandis que les étoiles trouaient le ciel et que les ténèbres envahissaient le globe. Seule l’obscurité nous effrayait. Nous ne possédions aucune notion religieuse, aucune conception d’un au-delà du visible. Nous ne connaissions que l’univers réel, et ne craignions que les dangers tangibles, les animaux carnassiers en chair et en os. Eux seuls rendaient pour nous la nuit redoutable, car c’était l’heure où ils quittaient leur repaire et bondissaient sur leur proie qu’ils guettaient dans l’ombre.


Sans doute est-ce de la crainte de ces hôtes nocturnes que naquît plus tard la terreur des êtres irréels qui devait se développer  et créer de toutes pièces un monde tout-puissant et invisible. Lorsque la faculté d’imagination s’accrut dans le cerveau humain, la peur de la mort prit des proportions plus considérables, jusqu’au moment où les générations suivantes associèrent cette peur avec la nuit qu’elles peuplèrent d’esprit. Je crois que le peuple du Feu redoutait déjà l’obscurité pour cette raison ; mais nous autres, gens de la horde, si nous gagnions nos repaires à la tombée du crépuscule, c’était pour nous abriter contre Dent-de-Sabre, les lions, les chacals, les chiens sauvages et les loups, et tous les carnassiers avides de chair fraîche.


Avant Adam, Jack London, éd. Phébus Libretto, Paris, 2002.

samedi 30 avril 2016

La révolution London


A la mention du nom de Jack London, nul ne reste indifférent, du moins je le souhaite. Croc Blanc et l’Appel de la Forêt font partie de ces histoires incroyables qu’on a, à un moment de notre jeunesse, eu le plaisir de lire ou de voir adaptées à l’écran. Ainsi le nom de Jack London évoque-t-il certainement en nous la figure d’un homme sauvage, isolé dans les espaces blancs du Grand Nord, entouré de chiens de traîneaux et loups sauvagement apprivoisés, portant une barbe négligée parsemée de cristaux de neige, des vêtements raccommodés et indéfiniment usés, une chevelure approximative striant  un regard buriné par trop de glace luminifère, des mains fortes et cornées par le travail manuel et la ruée vers l’or. On l’imagine tel le héros de ses propres fictions et si nous ne nous faisons pas, de la sorte, une juste idée du personnage, nous n’avons pas non plus complètement tort de nous le figurer ainsi. En effet, Jack London est le héros de ses propres fictions mais ses romans et ses nouvelles débordent très largement du cadre du Grand Nord.

Né en 1876 à San Francisco dans un milieu très pauvre, il travaillera dur dès son plus jeune âge. Gaillard dégourdi, débrouillard, au charisme hors-norme,  il découvrira très tôt la littérature et nouera une passion ardente pour la connaissance. Il étudiera seul, par lui-même, la philosophie, la science, la politique, les mathématiques, l’histoire et la sociologie, domaine qui exercera sur lui une profonde fascination qui ne le quittera jamais. Avide d’aventures, le jeune adolescent embarque à bord de bateaux et traverse les mers de la planète sur lesquelles il commence à écrire, porté par une imagination extraordinaire et une sensibilité peu commune aux réalités qui l’entourent. Plus tard, il partira en Alaska. Puis en 1906, il fait construire un bateau, le Snark, à bord duquel il projette de partir faire un tour du monde. Il ira jusqu'à Hawai, puis en Australie, avant d'être forcé de revenir à San Francisco pour des raisons de santé.


En 1909, six ans après la publication de Croc Blanc, alors que le succès de ses écrits lui vaut une reconnaissance unanime,  Jack London écrit Martin Eden, dont il a commencé la rédaction à bord du Snark, aux abords de l'Australie. Il s'agit sans concession de son plus beau texte. La virtuosité de la langue fait de ce roman un véritable chef d’œuvre et l’histoire qu’il nous conte  est considérée comme étant très proche de son autobiographie. En effet, il existe de nombreux points communs entre Jack et Martin : tous deux sont issus d’un milieu pauvre, tombent follement amoureux d’une demoiselle de la classe aisée pour qui ils s’adonneront avec ferveur à l’étude, afin de contrarier une gaucherie à la fois physique et intellectuelle inhérente à leur condition d’existence,  et par élévation spirituelle se rendre ainsi digne de la belle,  et si  l’amour est partagé tant dans la vie de Jack London – avec Mabel Appelgarth- que dans l’histoire de Martin Eden – avec Ruth Morse-  il n’en sera pas moins éphémère dans les deux cas ; enfin, tous deux, London et Eden, ont parcouru les mers et essuyé les plus viles besognes  avant de rencontrer un immense succès grâce à la qualité de leurs écrits.
Mais on trouve aussi de grandes différences entre les deux  hommes  sur lesquelles Jack London ne manquait pas d’insister. Ces différences sont philosophiques et politiques.



Martin Eden est un fieffé individualiste convaincu que  la seule force intellectuelle est garante de liberté, d'émancipation, de progrès, de pouvoir,  plus que ne le serait l'argent, a fortiori l'argent non-issu du travail. London, lui, est un humaniste rallié à une cause qui dépasse le confort de sa propre personne.
 Le romancier parlait ainsi de son personnage : "Martin Eden n'était pas un socialiste. Je l'ai dépeint comme un individualiste par tempérament et plus tard par conviction intellectuelle.[...] Etant un individualiste, ignorant des besoins des autres, ignorant des besoins de la collectivité humaine, Martin Eden a vécu seulement pour lui et il est mort seulement pour lui [...], à cause de son manque de foi en l'homme. Martin Eden s'est tué. Je suis toujours en vie. pourquoi le suis-je ? En raison de ma foi en l'homme."

Jack London devient socialiste en  1894, alors qu'il traverse une période misérable faite de vagabondage qui le mènera en prison pour quelques mois. Le socialisme de cette époque est un communisme rageur, anti-réformiste et ultra combatif. (Tempérament qui semble avoir totalement disparu de nos clivages politiques). Il faut dire qu'à cette époque d'industrialisation galopante, la pauvreté ouvrière était inconcevablement extrême. On peut souligner que cent ans plus tard, une telle pauvreté, toujours aussi inacceptable bien qu'elle ne touche plus la classe ouvrière comme alors, s'est déplacée et n'a pas été éradiquée de notre société... 

(En 1915, London publie Le Vagabond des étoiles, dont le personnage principal est un prisonnier directement inspiré de l'expérience personnelle de l'auteur.)

Engagé, passionnément investi dans la lutte contre la pauvreté de la classe ouvrière, en 1902 il passera 7 semaines dans la peau d’un clochard dans les rues de Londres, afin de côtoyer l’abominable réalité des ouvriers de la plus grande ville industrielle du monde. Il en produira un formidable pamphlet contre le système industriel « Le Peuple de l’Abîme », dont le titre rend hommage à H.G. Wells, autre grand socialiste et humaniste contemporain de London, que ce dernier admirait énormément.

Né en 1866 et mort en 1946, H. G Wells  aura vécu trente années de plus que le jeune Jack. London meurt en 1916, à l’âge de 40 ans, des suites d’une crise d’urémie qu’il avait soignée avec une dose trop élevée de morphine. Certains prétendent, et n’ont probablement pas tort, qu’il s’agissait d’un suicide. Mais si suicide il y a eu, ce n’était pas forcément un acte « consciemment volontaire ». En effet, Jack London avait un problème d’alcoolisme et connaissait occasionnellement des accès de dépression, ombre qui suit souvent l’idéaliste. Mais il était combatif et aimait éperdument la vie. Il existe bien des façons de se suicider à petit feu, insidieusement, l'une d'entre elles consiste à vivre à deux cent pourcent, précisément comme l’a fait Jack London, sans jamais baisser les bras face à ses démons. Il écrivait : « d’un tempérament naturellement insouciant et fantaisiste, facilement mélancolique, je suis arrivé à vaincre ces deux défauts. La discipline que j’ai connue comme matelot a toujours laissé sur moi son empreinte et peut-être lui suis-je redevable de la régularité de ma vie actuelle. »

En 1912, quatre ans avant sa mort, il publie John Barleycorn, Le Cabaret de la Dernière chance, son "autobiographie alcoolique" (John Barleycon, Jean Grain d'orge si l'on veut, est une allégorie du Whisky), livre fort qui eut un écho retentissant à sa sortie. Jack London y raconte toute sa vie vue à travers le prisme déformant de la bouteille.

En 1908, un an avant la publication de Martin Eden, Jack London publie un autre roman, lui aussi écrit à bord du Snark : Le Talon de Fer. Ce livre est fiction politique révolutionnaire que certains considèrent comme étant une des premières dystopies modernes. Ce texte est absolument bouleversant d'audace. Il transpire la fureur engendrée par l'injustice économique et sociale, sous couvert magnifique d'un discours parfaitement argumenté, où la joute dialectique est absolument savoureuse. C'est sur ce livre que nous allons nous attarder un peu plus.

On y retrouve un jeune homme issu du milieu ouvrier portant le nom d'Ernest Everhard (sorte de Martin Eden et de Jack London), fervent militant socialiste pétri de thèses marxistes, acquis aux idées de la sociologie évolutionniste inspirées par Darwin, farouchement révolutionnaire et travaillant énergiquement à la mise à mort du capitalisme. Invité en tant que représentant du mouvement à parler aux industriels, il rencontre Avis, jeune femme fille d’un gros capitaine d’industrie, qui, par amour et par conviction, deviendra sa femme et sa partenaire de combat.
Après la mort de son mari en 1932, elle rédige ses mémoires dans un manuscrit qui sera découvert bien plus tard.... en 2618.

Le Talon de Fer se compose de 25 chapitres que l’on peut diviser en deux grandes parties.
La première rapporte avec détails les propos d’Ernest lors de rencontres avec les pontes de l’oligarchie capitaliste. C’est une joute oratoire qui oppose les idées socialistes aux idées capitalistes. Certains passages sont réjouissants :





Extrait : chapitre 1,  Ernest s’adresse à de riches intellectuels au cours d’un dîner mondain :

« Vous êtes des métaphysiciens. Vous pouvez prouver n’importe quoi par la métaphysique, et, cela fait, que n’importe quel autre métaphysicien peut prouver, à sa propre satisfaction, que vous avez tort. Vous êtes des anarchistes dans le domaine de la pensée. Et vous avez la folle passion des constructions cosmiques. Chacun de vous habite un univers à sa façon, créé avec ses propres fantaisies et ses propres désirs. Vous ne connaissez rien du vrai monde dans lequel vous vivez, et votre pensée n’a aucune place dans la réalité, sauf comme phénomène d’aberration mentale.
« Savez-vous à quoi je pensais tout à l’heure en vous écoutant parler à tort et à travers ? Vous me rappeliez ces scolastiques du moyen âge qui discutaient gravement et savamment combien d’anges pourraient danser sur une pointe d’aiguille. Messieurs, vous êtes aussi loin de la vie intellectuelle du XXe siècle que pouvait l’être, voilà une dizaine de milliers d’années, quelques sorciers peau-rouge faisant des incantations dans une forêt vierge. »


Même chapitre, un peu plus loin, Ernest poursuit (sans doute mon passage préféré):

« Je vous appelle métaphysiciens, reprit Ernest, parce que vous raisonnez métaphysiquement. Votre méthode est à l'opposé de celle de la science et vos conclusions n'ont aucune validité. Vous prouvez tout et vous ne prouvez rien, et uil n'y a pas deux d'entre vous qui puissent se mettre d'accord sur un point quelconque. Chacun de vous rentre dans sa propre conscience pour s'expliquer l'univers et lui-même.Entreprendre d'expliquer la conscience par elle-même, c'est comme si vous vouliez vous soulever en tirant vos propres tiges de bottes.
- Je ne comprends pas, intervint l'évèque Morehouse. Il me semble que toutes les choses de l'esprit sont métaphysiques. Les mathématiques, les plus exactes et les plus profondes de toutes les sciences, sont purement métaphysiques. Le moindre processus mental du savant qui raisonne est une opération métaphysique. Sûrement, vous m'accorderez ce point ?
- Comme vous le dites vous-même, vous ne comprenez pas, répliqua Ernest. Le métaphysicien raisonne par déduction en prenant pour point de départ sa propre subjectivité; la savant raisonne par induction en se basant sur les faits fournis par l'expérience. Le métaphysiciens procède de la théorie aux faits, le savant va des faits à la théorie. Le métaphysicien  explique l'univers d'après lui-même, le savant s'explique lui-même d'après l'univers.
[...]
En ce cas [ poursuit Ernest] vous comprendrez certainement la définition que je vais vous proposer de la philosophie. Toutefois, avant de commencer, je vous somme, ou d’en relever les erreurs, ou bien d’observer un silence métaphysique. La philosophie est simplement la plus vaste de toutes les sciences. Sa méthode de raisonnement est la même que celle d’une science particulière quelconque ou de toutes. Et c’est par cette même méthode de raisonnement, la méthode inductive, que la philosophie fusionne toutes les sciences particulières en une seule et grande science. Comme dit Spencer, les données de toute science particulière ne sont que des connaissances partiellement unifiées ; tandis que la philosophie synthétise les connaissances fournies par toutes les sciences. La philosophie est la science des sciences, la science maîtresse, si vous voulez. »

Autre extrait tiré du chapitre V "les Philomathes" - mot tiré du grec, signifiant les amis de l'étude  :

« Cependant Ernest racontait comment il s'était élevé dans la société au point d'entrer en contact avec les classes supérieures et de se frotter à des hommes intronisés dans les hautes situations. Alors était venue pour lui la désillusion, et il la dépeignit en termes peu flatteurs pour cet auditoire. La nature grossière de leur argile l'avait surpris. Ici la vie ne lui apparaissait plus noble et généreuse. Il était épouvanté de l'égoïsme qu'il rencontrait. Ce qui l'avait étonné encore davantage, c'était l'absence de vitalité intellectuelle. Lui, qui venait de quitter ses amis révolutionnaires, il se sentait choqué par la stupidité de la classe dominante. Puis, en dépit de leurs magnifiques églises et de leurs prédicateurs grassement payés, il avait découvert que ces maîtres, hommes et femmes, étaient des êtres grossièrement matériels. Ils babillaient bien sûr leur cher petit idéal et leur chère petite morale, mais en dépit de ce verbiage, la tonique de leur vie était une note matérialiste... ».

Le lecteur du futur (dont il n’est pas donné grande description hormis le fait que 3 siècles de dictature ont suivi les révoltes rapportées dans le manuscrit, suivis eux mêmes de quatre siècles de la Fraternité de l'Homme... London n'était pas si pessimiste que cela, il était réalistement optimiste à long terme) , ce lecteur regarde les faits historiques avec le recul de sept siècles fictifs. Le manuscrit de la femme d’Ernest est très régulièrement annoté de remarques laissées par un historien ou documentaliste qui ponctue la lecture comme dans l'extrait suivant :

Extrait du manuscrit d’Avis Everhard – 1907 :
     « Des millions de gens mourraient de faim, tandis que les oligarques et leurs souteneurs se gorgeaient du trop plein de richesses. *

Annotation de l’historien en 2618 :
       * Des conditions analogues prévalaient dans l’Inde au 19ème siècle sous la domination britannique. Les Indigènes mourraient de faim tandis que leurs maîtres les frustraient du fruit de leur travail et le dépensaient en cérémonies pompeuses et cortèges fétichistes. Nous ne pouvons guère nous empêcher, en ce siècle éclairé, de rougir de la conduite de nos ancêtres ; et nous devons nous contenter d’une consolation philosophique, en admettant que dans l’évolution sociale la phase capitaliste est à peu près au même niveau que l’âge simiesque dans l’évolution animale. »


Les premiers chapitres exposent les idées de Jack London et son engagement socialiste en faveur de la lutte des classes.  En 1916, quelques mois avant sa mort, notre auteur quitte le parti socialiste dont il condamne le tempérament devenu trop réformiste, mou. 
Dans sa lettre de démission, il s'exprime ainsi:

" A l'origine j'ai été membre du vieux Socialist Labour Party qui, lui, était révolutionnaire, combatif et se tenait debout sur ses pattes de derrière. Depuis lors, et jusqu'au temps actuel, j'ai été un membre combattant du parti socialiste.[...] Dressé à la révolte de classes [...] et soutenu par mes meilleures convictions personnelles, j'avais cette fois, que la classe ouvrière, en combattant, en ne fusionnant jamais, en ne faisant jamais d'accords avec l'ennemi, pourrait parvenir à s'émanciper. Mais, puisqu'en ces dernières années, la tendance du socialisme aux Etats-Unis a été toute de compromis, je sens que mon esprit se refuse à sanctionner davantage ces paisibles dispositions et que je ne puis rester membre du parti. Voilà les motifs de ma démission."

De là à imaginer que son désir de vivre ait pâti de cette démission, il n'y a qu'un tout petit pas que je n'hésite pas à franchir.

Dans son introduction à l’édition de 1932, Paul Vaillant-Couturier cite magnifiquement  London :

     « Jack London n’oublie jamais les cruelles, les impitoyables nécessités de la lutte des classes. Evoquant ses succès, cet homme que la bourgeoisie comblait, revendiquant le titre de membre de la classe ouvrière « où j’étais né, disait-il, et à laquelle j’appartenais », jetait ce dur congé à la face du capitalisme : « Je ne me soucie plus de grimper. L’imposant édifice de la société, au-dessus de ma tête, ne contient plus aucune attraction pour moi. Ce sont les fondations qui m’intéressent. Là, je suis heureux de peiner, levier en mains, épaule contre épaule, avec des intellectuels, des idéalistes, des ouvriers conscients, donnant un coup de temps à autre et ébranlant tout l’édifice. Quelque jour, quand nous serons un peu plus nombreux, et que nous aurons quelques leviers de plus pour travailler, nous renverserons l’édifice et, avec lui, toute sa vie de pourriture et de cadavres ambulants, le monstrueux égoïsme dont il est imprégné. Alors nous nettoierons la cave et bâtirons une nouvelle habitation pour le genre humain où toutes les chambres seront gaies et claires et où l’air qu’on respirera sera propre, noble et vivant. » Haute leçon donnée par un écrivain de race à tant de nos camarades de jeunesse de guerre et de révolte, passés, après la quarantaine, au camp du conformisme et qui, pour l’écuelle de soupe bourgeoise et l’espoir de la niche académique, ont choisi une fois pour toutes une prétendue « neutralité » qui leur fait porter le collier, garder le seuil et lécher la main des « oligarques » porteurs de fouet. »

La seconde partie du roman est un récit de la révolution qui a eut cours entre 1912 et 1918 et  qui constitue, ainsi,  la moitié dystopique du roman. C’est une révolution fictive dont la violence et le cynisme n’ont malheureusement rien à envier à la réalité des conflits qui ont parsemé le siècle en question.

Un évènement particulier de l’histoire a retenu toute mon attention. Alors que les Etats-Unis et l’Allemagne se déclarent la guerre, les classes ouvrières respectives de ces deux pays, d’un commun accord, entrent en grève générale. Plus d’ouvriers dans les usines. Plus de production, les deux pays sont en panne. Cependant, sur tout le territoire,  des petits systèmes locaux s’organisent afin de subvenir aux besoins des uns et des autres en termes d’alimentation, de vêtements, etc. La panne industrielle engendrée est telle que les deux pays renoncent à entrer en guerre et reviennent sur leur déclaration. Les ouvriers reprennent doucement alors le chemin des usines…. Un peu plus tard et de manière très progressive, les Etats-Unis basculent dans une forme de totalitarisme, glissement conséquent du rapprochement entre l’oligarchie capitaliste et la classe ouvrière. Par là, London dénonce très ouvertement le réformisme dont se pare le socialisme à cette époque et, chose absolument extraordinaire, London pressent la montée du totalitarisme dont il ne verra jamais l’avènement après-guerre, étant décédé en 1916. Il en dépeint les traits de façon effrayante de réalisme.

C’est cette histoire de grève générale qui est intéressante. Elle illustre presque naïvement combien, en fait, le pouvoir réside entre les mains du peuple, plus encore entre les mains des travailleurs. Aujourd’hui, le pouvoir réside davantage entre les mains des consommateurs, et non plus tant entre celles des travailleurs, tant le système économique s’est financiarisé, et donc détaché de la valeur produite par le travail.
On peut se laisser aller à imaginer l’impact que pourrait avoir une grève générale de la consommation de nos jours. De la consommation, mais pas seulement. On peut imaginer une grève du capitalisme, c’est- à- dire, non seulement de la consommation mais également de la production industrielle et tertiaire (communication, marketing, publicité, tous synonymes de « faire vendre ») ! Les salariés des grands groupes multinationaux cessent d’aller au bureau, tous, partout, les employés d’usine font de même. Les gens cessent de consommer dans les chaines de magasins, une solidarité de rue s’organise, maladroitement, provisoirement, juste pour permettre aux gens de se rappeler que si le système qu’ils critiquent (et qui accessoirement détruit les écosystèmes de la planète) fonctionne et ne change pas, c’est parce que eux ne changent pas leur mode de consommation, de vie,  etc. Le changement ne se fera pas par le haut, c’est une certitude. Il se fera (ou ne se fera pas du tout….) par le bas, soit de façon coordonnée et collective, (pacifiste ou violente…) soit de façon plus anarchique, locale, régionale, sous des modalités d’action variant d’un groupe à l’autre, soit avec repli des groupes sur eux-mêmes, soit fédération des objectifs, etc. Beaucoup de choses sont envisageables, la pire de toute étant, et sur ce point je rejoins London, la mollesse du compromis qui ménage nos égos prétentieux, qui pour l’instant semble être l’action (inaction) qu’on a choisie.

Les climatologues recommandent un arrêt immédiat de toute production de gaz à effet de serre, toute exploitation des énergies fossiles, etc. Ils montrent que c’est à ce prix là que nous pouvons encore espérer limiter les dégâts dans une mesure extrêmement faible. Ils sont bien conscients que jamais rien n’incitera les politiques à envisager un tel arrêt, étant donné l’impact décisif que cela aurait sur la manne financière et toute l’économie. Or cette économie nous tue, et comme des ignorants, nous ne savons que balbutier : «  mais comment faire autrement ? … ».
A un moment, quand on sait qu’on est en train de commettre un écocide, un crime contre le vivant (qui englobe l’humanité), il est assez insoutenable de voir qu’on laisse faire. Cette grève générale des salariés, cet arrêt immédiat à l’initiative des consommateurs, bien qu’utopiste (et encore, le mot est mal choisi étant donné la galère certaine qu’elle entraînerait), n’est pas si irréaliste que cela. London en a imaginé les contours et envisagé l’impact en 1907.


Contrairement au roman Martin Eden, la qualité littéraire du texte n’est pas la priorité de l’auteur, bien que son style soit naturellement brillant. Non, Le talon de fer est :
« un livre de combat, c’est-à-dire un livre dominé par une idée […] car dans la réalité, les révolutions se font ainsi, elles commencent par des idées pour se prolonger dans l’action » (Bernard Clavel, préface à l’édition de 1990 par Messidor).

L’analyse politique et économique que dresse London dans la première partie du roman est d’une grande intelligence et révèle une acuité intellectuelle infiniment réjouissante. Par bien des aspects, le paysage cynique qu’il décrit reste aujourd’hui criant de réalité, bien qu’il faille opérer quelques transferts entre protagonistes (la division ouvriers/ capitalistes est aujourd’hui supplantée par la division grands groupes financiers/ salariés ; de même, l’échelle nationale d’alors s’élargit aujourd’hui à l’échelle planétaire) mais la logique de fond que dépeint London  semble résister à plus de 100 années d’évolution économique et sociale.

L’auteur était persuadé, ou du moins espérait-il très fortement, que le socialisme ( la mise en commun des moyen de production et un partage équitable des richesses) était inévitable, en ce sens que le capitalisme de son temps, sous les formes encore assez rudimentaires qu’il revêtait alors, contenait en lui les germes de son effondrement, qu’il devait nécessairement aboutir à une organisation socialiste fidèle à la description qu’en faisait Karl Marx, qui elle-même aboutirait à un totalitarisme. Il est plaisant de voir comment London avait étudié la question et imaginé l’avenir des choses. Bien évidemment, il était homme de son siècle et aussi critique et engagé qu’il fût, certains aspects qui étaient en gestation à son époque, dont il était conscient mais dont il n’a pas prévu qu’ils prendraient tant d’ampleur (la financiarisation comme accumulation de capital à outrance, jusqu’à la ruine de l’environnement et le maintien volontaire de la population dans une grande pauvreté) égratignent le degré d’actualité  de l’effort d’anticipation auquel l’auteur s’est si savamment prêté.

Tout y passe : le milieu universitaire, le monde des affaires, le lobbysme, le travail, la famille, la religion, le terrorisme, l’individualisme, et surtout l’irréductible conflit d’intérêt qui sous-tend toutes les divisions, tout ce qui compose le quotidien de notre société actuelle est déjà activement critiqué dans Le Talon de Fer.

Dans ce roman d’anticipation politique, comme déjà dit un peu plus haut, le lecteur se situe en 2618, au quatrième siècle de la Fraternité de l’Homme. Peu de choses sont dites sur l’aspect de cette société dont le lecteur est amené à en imaginer lui-même les grandes lignes, si le cœur lui en dit. Cependant, London nous donne quelques très rares indices dont il est intéressant de voir ce qu’ils révèlent de l’idée que l’auteur se faisait du progrès, en général.
Ainsi, d’un point de vue politique, on a compris que le capitalisme et le socialisme étaient tous deux dépassés depuis longtemps, mais voici cette petite note fictive ajoutée par l’historien au récit d’Avis Everhard :

« Même à cette époque, la crème et le beurre s’extrayaient encore du lait de vache par des procédés grossiers. On n’avait pas commencé à préparer les aliments dans les laboratoires. »

Comme cela a été fréquent dans les ouvrages de science fiction au 20ème siècle, London porte un regard très optimiste sur une certaine forme de progrès technologique qui renforce la séparation de l’homme et de l’environnement. On n’avait pas encore réalisé combien cette logique était perverse et contenait les elle les germes de ce qui nous pose aujourd’hui problème (un excès de technologie, un dédain pour la simplicité et le naturel, une aseptisation et une uniformisation de la production agro-alimentaire).  L’époque de London, ce progrès était balbutiant. Il était légitime de placer tous les espoirs d’un sain développement dans les promesses du progrès technologique. Aujourd’hui, il n’en est pas de même. Le fondement essentiel sur lequel s’est développée notre technologie galopante, c’est-à-dire une volonté d'émancipation de l’homme par rapport à la nature et, pire, par rapport à sa propre condition, atteint sa limite et constitue clairement un danger pour nous même et pour l’environnement (duquel, aussi forts et équipés technologiquement que nous soyons, nous ne pourrons nous émanciper). Ce fondement (séparation de l'homme et de la nature, volonté d'émancipation de l'homme par rapport à sa propre condition) motive aujourd'hui les démarches transhumanistes (dont le nom veut tout dire), de même que les projets de géoingénierie climatique (envoi de particules dans l’atmosphère pour contrecarrer le réchauffement par exemple). Persévérer dans cette logique qui, rappelons-le , est responsable de la dégradation de l’environnement aux côtés des moyens financiers énormes que permet l'émancipation du capital par rapport au travail, ne promet rien de bon.
Ainsi, contrairement à ce que London anticipait, à long terme, ce ne sont pas les laboratoires qui produiront notre alimentation, mais la terre, le sol sous nos pieds, et toujours lui, si tant est que l'on soit capable de minimiser la destruction que causent nos pesticides. 

Je ne saurais que trop conseiller la lecture de cet ouvrage, ne serait-ce que pour animer en soi la flamme humaniste de l’engagement politique et citoyen, éclairant une juste cause digne d’un investissement personnel total, qui nous fait cruellement défaut de nos jours. De façon rampante, cette flamme aujourd'hui non avivée succombe au souffle dévastateur de croyances dangereuses qui mènent une jeunesse délaissée à commettre les actes les plus inhumains. Ce roman de Jack London, le roman d'une idée, invite à "penser" et à "panser".