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Petite épistémologie de la créativité - première partie

(Sous-titre provisoire: De la contrainte nécessaire.) Une des choses qui font de l’Homme un être vraiment étonnant est sa capacité à in...

dimanche 18 janvier 2015

Quelque chose qui me chiffonne

Quelque chose me chiffonne depuis quelques jours et je ne sais pas quoi précisément. Je sais que c’est lié aux évènements récents, c'est-à-dire à la tuerie de Charlie Hebdo et à la manifestation du dimanche suivant qui a vu plus de 4 millions de français descendre dans les rues, montrant ainsi à la face du monde que nous n’avons pas peur, mobilisés que nous sommes pour défendre la liberté d’expression et pour défendre la République attaquée.

Je voudrais y voir plus clair dans cette sombre confusion mais je ne sais même pas par où commencer.
Les évènements sont encore chauds et l’émotion vive, cependant, les choses vont aussi très vite et déjà on parle de mesures à prendre, on cherche à agir vite au niveau politique sans laisser le temps à l’opinion publique de se former. Bref.

Il y a un truc qui me gêne et je ne sais pas ce que c’est. Je crois que c’est dans les 4 millions de gens qui se sont mobilisés. Oui, c’est par là que cela semble se passer…

Quand on a appris l’exécution sommaire et lâche des journalistes de Charlie Hebdo, qu’on les connût de près, de loin ou pas du tout, on a tous eu plus ou moins l’impression de perdre quelqu’un. Et on les a perdus d’une manière absolument révoltante, cela ne fait pas de doute.
Quand on a découvert le motif qui a présidé cette exécution, là aussi ce fut comme un coup de poignard dans « quelque chose ». Comment peut-on décider de supprimer des gens qui ouvrent leur bouche et prennent des crayons pour dire des choses parfois sans intérêt, parfois sales, parfois crasses, souvent drôles, toujours provocantes, gratuites à l’occasion, gênantes quelques fois, bref, de vilains petits canards qu’on peut ne pas aimer mais que toujours on tolérera ? Comment peut-on tirer froidement sur nos vilains petits canards, bordel ? Donc oui, on descend dans la rue parce qu’on est choqué et dégouté, profondément et sincèrement.

A cette blessure intime et commune que chacun a ressentie, la réaction a été réciproquement spectaculaire : tous dans la rue, solidarité spontanée que les plus utopistes d'entre nous n’auraient jamais crue possible, front populaire avec les musulmans, juifs, athées, laïcs, cathos, etc… contre les intégrismes. J’étais de la partie. J’ai senti un vent de sérénité souffler sur les marcheurs que nous étions ce jour. Tous frères plus que jamais. Une paisibilité inattendue. Ce sont là des sensations qui me plaisent et qui ont conforté bon nombre d’entre nous.
Alors qu’est-ce qui peut bien me chiffonner dans tout cela ?

Ce n’est pas l’hypocrisie que l’on commence à mettre à toutes les sauces dans les commentaires de tout bord. Bien-sûr que l’on critique l’élan spontané qui a vu marcher côte a côte des gens que tout oppose « traditionnellement » – quand on oublie qu’on est tous semblable et que des événements comme celui-ci nous le rappelle à grands frais : on a tous ressenti, en grande majorité, ce même sentiment d’injustice insupportable qui nous a poussé dans la rue. Je ne crois pas qu’il y ait eu une once d’hypocrisie dans les élans de solidarité du peuple. L’hypocrisie est politique et médiatique et ce n’est pas aujourd’hui que nous la découvrons.

On critique les récupérations politiques, marketing, idéologiques du mouvement « Je suis Charlie ».
Il faut dire que ce slogan a du faire fantasmer les pontes du marketing. « Je suis Charlie » est peut-être le message le plus fédérateur de l’histoire de France, de l’histoire tout court, un peu comme le « peace and love » des années 60. Parce qu'il est humaniste, et donc vrai, et parce qu'il est aussi plein de vide! On sent bien que les grandes machines de notre société capitaliste s’empressent de récupérer et d’exploiter ce message fédérateur, plus ou moins subtilement, et cherchent à surfer sur le noble sentiment qui nous a réunis quelques heures durant. Déjà on se méfie. Mais cette récupération était prévisible et attendue. Ce mouvement représente un potentiel incroyable pour les grands rouages d’endormissement du peuple. Un peuple dont je ne sais pas s’il souhaite se rendormir, après ce sursaut spectaculaire, cette démonstration de force, ou bien s’il souhaite rester solidaire et mobilisé autour de grandes causes fédératives qu’il faudrait savoir nommer…

Aujourd’hui, il semble que les discussions se soient polarisées autour de la question des jeunes européens sensibles au racolage intégriste. Ceux qui partent en Syrie ou au Yémen apprendre à tuer, puis qui reviennent chez eux se fondre dans le décor jusqu’à ce qu’on leur dise de passer à l’action. C’est un débat qui a tout lieu d’être et c’est très bien qu’il ait lieu. Ce sont des jeunes qui n’ont à l’origine aucun penchant haineux envers quiconque. Ils cherchent principalement à faire quelque chose de leur peau, veulent faire comme le copain qui s’est converti sur les réseaux sociaux. D'autres, nombreux, sont approchés en prison. Donc oui, c’est par désœuvrement, absence de projet de vie, non-intégration, que ces jeunes sont une main d’œuvre pour le terrorisme. Une main d’œuvre que les intégristes religieux savent exploiter ; une main d’œuvre que nous leur offrons sur un plateau, si je puis m’exprimer ainsi. Ce débat sur la jeunesse est très important.

Le massacre de Charlie Hebdo met en avant, et à raison, le fléau des intégrismes religieux et le bien-fondé de la laïcité, pilier de la République. Je n'ai rien à redire à cela.

Mais il y a toujours un truc qui me chiffonne. Ce n’est pas là… Alors poursuivons.

La France tue des gens à l’étranger, fournit des armes aux assassins que nous exécrons, mais cela ne nous dérange pas. Notre mode de vie ruine la planète et nous rapproche à grande vitesse d’un mur qu’on affecte de ne pas voir. Depuis longtemps nous savons que la suffisance occidentale irrite partout où elle se fait sentir, et nous commençons timidement à admettre que notre supériorité civilisationnelle est illusoire. Et pourtant, je ne crois pas que nous soyons hypocrites ou égocentriques, suffisants, fondamentalement. Nous ne sommes pas non plus complètement ignares, aveugles, bêtes et méchants. Nous ne sommes pas non plus les plus beaux, les plus forts et les meilleurs. Pourtant, il y a un truc bizarre dans l’incroyable élan de solidarité des jours derniers.

Je crois bien que ce truc bizarre loge discrètement dans un recoin de ce que l’on appelle l’ « esprit français » et j’aimerais bien l’y déloger, pour voir ce que c’est.

Quand on écoute les commentaires des personnes qui ont été interrogées sur les raisons de leur présence dans les rues ces derniers jours, on entend principalement « défense de la liberté d’expression », « atteinte aux valeurs de la République et de la Démocratie ». Et c’est bien vrai qu’un attentat terroriste porte atteinte à ces valeurs. Mais si on demandait aux gens « qu’est-ce que la liberté d’expression ? », « qu’est-ce que la République ? la Démocratie ? », on aurait comme réponses, dans le meilleur des cas: « la liberté d’expression, c’est la liberté de dire ce que l’on pense », dans les limites autorisées par la loi (des limites larges puisque seuls les appels à la haine et au meurtre sont interdits, à juste titre). « La République, c’est quand on élit nos gouvernants. C’est un cadre qui garanti aux individus des droits en contrepartie de devoirs. C’est un cadre qui considère tous les individus égaux et libres. La Démocratie, c’est la souveraineté populaire, c’est le gouvernement du peuple pour le peuple et par le peuple ». (On se souviendra du Contrat Social de Rousseau, de la Démocratie en Amérique de Tocqueville, de Voltaire, de Montesquieu).
On saura que notre démocratie est un système représentatif, c’est-à-dire un système par lequel le peuple délègue la prise de décision à ses représentants élus au suffrage universel, par exemple. Par un mécanisme de servitude volontaire (notion très très importante), on accepte que d’autres, choisis par nos soins, décident à notre place des règles à instaurer au bénéfice de l’intérêt général.
Alors oui, la République, la Démocratie et la liberté d’expression sont de très jolies choses. On peut être fiers de les avoir théorisées. On peut aussi être fiers de les avoir institutionnalisées. Ce sont des valeurs d’une grande noblesse et d’un profond humanisme. On se bat pour les défendre et le sang coule pour les préserver ou les instaurer.

L’esprit français, c’est un esprit doué pour faire naître des idées. Doué pour la théorie. C’est un esprit qui analyse, critique, interroge, c’est un esprit provocateur, frondeur, animé. C’est un esprit humaniste, intellectuel et scientifique qui colle aux idéaux de justice, de solidarité, de progrès.

Si on reprend ces trois valeurs – République, Démocratie et liberté d’expression – et qu’on les examine dans leur réalité, dans leur effectivité, on constate que ce sont des réponses à des questions qui ne se posent plus vraiment. Je m’explique.

D’un point de vue culturel, géographique et historique, on vit en république démocratique depuis près de 200 ans en France. On a instauré ces principes en institutions et depuis on maintient celles-ci au quotidien par un travail incessant. C’est le cadre dans lequel nous vivons. Quand un attentat terroriste vient frapper notre sol et tuer nos concitoyens, sont-ce les valeurs républicaines qui sont « réellement » attaquées ? Par ricochet, oui, mais pas de manière frontale. Je dirais que c’est davantage ce que nous faisons de ces valeurs qui est visé.

Car sous la bannière de ces principes humanistes, nous ne faisons pas de jolies choses.

Je dirais même que ces principes-là sont devenus un prétexte pour étouffer l’esprit qui les a vus naître.
Au nom du principe républicain, le FN propose de rétablir la peine de mort. Au nom de principes religieux, les djihadistes appellent au meurtre de masse. Au nom de principes libéraux, nous cautionnons une marchandisation galopante et la destruction pure et simple des ressources de la planète. Et nous tuons au nom de la liberté. Nous laissons nos hommes de pouvoir vendre des armes pour faire du profit, nous laissons les grandes entreprises souiller les sols, exploiter les ressources des autres pays, etc, la liste est longue et tout cela nous le savons sans vouloir le reconnaître ouvertement.

Il y a les Valeurs, les Principes qui trônent sur un pied d’estale, ennoblis par le passage du temps qui les sacralise progressivement. Et puis il y a ce que nous en faisons, au quotidien, dans la praxis du pouvoir. Le « pouvoir institutionnel » que nous croyons être le « vrai pouvoir » dans nos représentations mentales ; mais aussi le « pouvoir populaire » qui est, en fait, le vrai pouvoir.

Nous nous sentons dépassés par la marche des choses. Elles vont vite, et puis nous avons du mal à identifier les acteurs des évènements. Par exemple, prenons un grand groupe industriel : peut-on encore dire qu’un homme – ou un directoire – en est à la tête ? Non, on voit bien qu’un groupe industriel échappe à l’action des hommes qui le dirigent officiellement. Il semble obéir à des forces financières qu’on ne sait pas vraiment comment infléchir. Un groupe industriel est une entité qui dépasse les acteurs qui sont censés le tenir. Alors il est normal que nous nous sentions dépassés. Et que nous nous sentons impuissants. Mais quatre millions de personnes qui spontanément descendent dans les rues, qu’est-ce si ce n’est une démonstration de force ? Une force potentielle énorme. La force populaire. Ce n’est pas juste un mouvement décoratif qui fera joli dans les livres d’histoire des prochaines générations. Non, il y a quelque chose dans ce sursaut.  Alors on poursuit.

Le concept de servitude volontaire dont je parlais plus haut, a été abusé. On se rend bien compte que notre avis importe peu, qu’on nous consulte par politesse républicaine mais qu’au fond, c’est un peu kiff kiff bourrico pour notre pomme. C’est d’ailleurs un jeu dangereux, vraiment dangereux, qui entretient la tentation totalitariste de l’extrême droite.

Par habitude, voire habitus, nous maintenons un système politique qui ne défend plus l’intérêt général. Comment défendre l’intérêt général alors que nous ne savons plus où il se situe ? (si tant est que nous l’ayons jamais su). La matière à réflexion est bien là, toujours aussi grouillante de questions, mais nous ne remuons plus grand-chose avec nos cervelles tant les évènements se succèdent rapidement.

L’esprit français, celui des Lumières dont nous avons hérité, qui bout en nous, est un esprit bien plus grand que celui qui consiste timidement à critiquer comme le fait le fou du roi, critiquer et moquer pour mieux accepter le roi au final. Car c’est un peu comme cela que je le vois cet esprit français, de nos jours. Un fou du roi, qui fait rire le roi, rire le peuple, et désamorce toute tentation populaire de remettre profondément en cause notre beau roi républicain démocrate. C’est une image bien-sûr. Je ne parle pas du Président, je parle du système politico-économique dans son ensemble.

Quoique, quand j’entends François Hollande appeler les français à faire les soldes et à reprendre leur quotidien comme si de rien n’était, cela me froisse considérablement et je l’imagine volontiers en bouffon danser sur une immense table chargée de victuailles, comme au Moyen-âge, applaudi frénétiquement par ses convives (les médias mainstream, les tenants d’un statu-quo du système…) ravis du spectacle. C’est comme s’il nous disait, à nous, concitoyens : « C’est bien mes petits,  vous avez montré que nous ne sommes pas d’accord avec les terroristes mais maintenant rentrez chez vous sagement et laissez-nous prendre les mesures qui s’imposent, pour votre bien. Surtout, ne vous remettez pas en cause. Continuez à faire ce que vous faites très bien : consommer et travailler.»

Je crois que ce qui me chiffonne, c’est de voir le potentiel de mobilisation que nous sommes et que nous ne savons plus pour quoi nous mobiliser, parce que les causes sont nombreuses et mal définies. Le climat ? La faim dans le monde ? Le terrorisme ? La pauvreté ? La guerre ? Les OGM ? L’exécrable TAFTA ? Non, tout cela n’est que conséquence. Mais la cause, la cause de tous ces maux, bordel, elle est où ! Où est la cause… ? Je ne peux qu’inviter tout un chacun à se remettre en cause car c’est peut-être bien en notre for intérieur que se trouvent des débuts de réponses. Mais si, ce for intérieur, vous savez ? Celui qui  a souffert à l’unisson avec des millions d’autres, celui nous a amené un instant à regarder l’autre, quel qu’il soit, dans les yeux avec fraternité, ce for intérieur qui abrite une envie d’agir. Ce for intérieur qui n’est pas d’accord.

Cette phrase que l’on entend de plus en plus souvent résonne plus fort aujourd’hui à mes oreilles : « Soyez le changement que vous voulez pour le monde », invitait Gandhi. Facile à dire ? Peut-être. Mais par où commencer… ?

Tenez, je vous propose un petit jeu.

Première règle : s’accorder le temps de faire ce petit jeu.
Deuxième règle : pas de livre, pas d’internet, pas de calculette.
Troisième règle : se poser à soi-même les questions suivantes en toute intimité, et y répondre avec le plus d’honnêteté et de sincérité possible.
Quatrième règle : Quand on répond à une question, systématiquement ajouter « Ah oui ? Et pourquoi ? » ou « Comment cela ? », et développer sa réponse dans la bonne humeur. Il n’y a pas d’ordre entre les questions.
Enfin, il n’y a pas de bonne ou mauvaise réponse. L’important, c’est de chercher. Celui qui gagne a le droit d’entamer une discussion avec ses proches, ses amis, qui il veut.

-        La rapidité est-elle une bonne chose ?

-        Qu’est-ce que l’intérêt général ? Où s’arrête-t-il ? Est-il français ? Occidental ? Mondial ?

-        Si je perds tout ce que j’ai, que me reste-t-il ?

-        Suis-je raciste ? Si je dois rencontrer un inconnu qui s’appelle Abdullah, et si je dois rencontrer un inconnu qui s’appelle Sylvain, ma disposition intérieure est-elle la même ?

-        Qu’est-ce que la République pour moi ?

-        Qu’est –ce que la Liberté pour moi ? Est-ce avoir le choix entre milles choses ? Est-ce la possibilité de devenir celui que je peux être ? Quoi d’autre ?

-        Tout ce que je fais a-t-il un sens ? Lequel ?

-        Qu’est-ce que je regrette de n’avoir pas fait, hier ou dans ma vie, et qu’est-ce qui m’empêche vraiment de le faire demain ? Faire un saut à l’élastique, voir les dunes de Namibie, dire à mon père que je regrette, embrasser ma jolie collègue ou mon patron ?

-        De quoi ai-je besoin pour être bien ? De mes amis ? De ma télé ? De voir 50 likes sur mon dernier statut facebook ? De me sentir vivant en respirant l’ai frais du matin ? De ne surtout pas réfléchir et foncer au boulot ? De faire ce que je veux ? Anything else ?

-        L’opulence est-elle une bonne chose ?

-        De quoi avons-nous peur, d’après moi ? Des autres ? De rater quelque chose ? De rien ? De mourir ? De vivre ?

-        Qu’est-ce qu’une bonne chose ?

-        Je préfère quand elle pose des questions ouvertes et assommantes ou bien quand elle fait deux ou trois propositions qui orientent la réflexion ? Pourquoi ?

lundi 8 décembre 2014

Erratome



Les principes de la physique quantique sont bien mystérieux et nous avons du mal à en mesurer la portée. « Superposition, intrication, non-localité, indétermination » sont autant de phénomènes qui invitent à s'interroger sur la nature de la matière. Plus récemment, la mise en évidence du Boson de Higgs au sein du LHC à Genève relance cette interrogation. On peut dire, pour introduire le sujet de cet article, que la physique quantique nous amène à penser la matière de manière moins matérialiste que nous ne sommes capables de le faire, armés de nos concepts traditionnels hérités d'un autre âge.


Par exemple, les particules élémentaires – telles que les quarks ou les bosons – ne peuvent pas être considérées comme des corpuscules, c'est-à-dire des petits grains de matière, alors même que le mot « particule » impose à notre pensée une image de petite bille bien circonscrite. Or si une particule possède en effet des propriétés corpusculaires, celles-ci cohabitent avec des propriétés ondulatoires, mais on ne peut pas dire pour autant qu'une particule soit corpusculaire ou ondulatoire sous certaines conditions. Une particule est l'un, l'autre, l'un et l'autre et autre chose que l'un et l'autre à la fois... C'est ce que l'on appelle la dualité onde-corpuscule sans que l'on puisse clairement saisir cette dualité.


Vous voyez que l'on touche à quelque chose qui se dérobe à notre entendement. Alors c'est peut-être notre entendement qu'il faudrait interroger ?


J'écoutais l'autre jour le philosophe hélleniste Heinz Wismann parler de l' « atome » chez Démocrite et ce que j'ai entendu mérite d'être creusé. Présenté puis creusé. (Voir références en fin d'article).
On a tous entendu parler d'Aristote et de Platon, disciple de Socrate, philosophes de l'antiquité grecque ( dans les environs de -400, -300 avant JC). A la même époque, au bord de la mer Noire, au nord d'Athènes, vivaient d'autres philosophes parmi lesquels un certain Démocrite, disciple de Leucippe.
De la pensée de Démocrite, il nous est parvenu peu de choses. Quelques « Fragments » qui sont passés entre les mains d'Aristote, curieux des idées que ces hommes du nord énonçaient.
Parmi ces idées, il y avait celle de l' « atome » qui s'inscrit dans une réflexion plus large sur la matière - la nature du réel - et sur le vide.


Heinz Wismann a travaillé sur certains Fragments de Démocrite - non retouchés par Aristote - et nous en livre une traduction très surprenante :
« Pour Démocrite, le vide est plein d'atomes » qui ne sont pas des corpuscules. Démocrite « soutient que le vide se propage sous la forme de trajectoires d'énergie que sont les atomes ». Pour Démocrite, l'atome n'est pas un corps, mais une « idée de l'indivisibilité posée comme problème ». Comment peut-on représenter l'indivisibilité ? « Dans le Grand vide, en expansion continue, se forment des trajectoires d’énergie bi-dimensionnelles que l'on peut comparer au tracé de l'écriture » et Démocrite distingue ce « Grand vide » en expansion continue du « Petit vide » circonscrit par l'existence des corps . « Les atomes sont comme des filaments qui se propagent avec un certain rythme dans le grand vide. » Ou encore : « Pour Démocrite, les atomes sont l'autre face du vide. Ils sont des concrétions du vide, de son énergie en expansion absolue ».
Voilà qui dénote singulièrement de la représentation que l'on se fait de l'atome. Ce n'était pas un corpuscule chez Démocrite ? Allons bon. Alors pourquoi avons-nous considéré Démocrite, père fondateur de l'atomisme, comme père fondateur de l'atome corpusculaire ?

La découverte du Boson de Higgs en particulier, et la physique quantique en général, nous invite à concevoir une matière dont l'essence s'appréhenderait davantage en terme de « champs », en terme de « mouvement », de dynamisme et d'interaction ; des termes qui semblent trouver une résonance lointaine, très lointaine, dans les idées de Démocrite, lui donnant en retour une actualité. Démocrite « l'idéaliste » et non le « matérialiste ».


Alors, pour commencer, qu'entendons-nous, traditionnellement, par « atome » ?


Nous avons appris que pour les Grecs de l'antiquité, - tous trop hâtivement jetés dans un même sac - un atome ( a-toma = insécable) est une petite partie de matière que l'on ne peut pas subdiviser en plus petites parties indivisibles. Un atome peut être envisagé comme une particule élémentaire, c'est-à-dire constituée d'un seul élément. Un grain de matière indivisible. Un corpuscule.


En 1905, Einstein entérine la découverte du physicien Jean Perrin : il existe une toute petite particule qui pourrait bien être insécable, un « atome ». La tradition étant massive (pour ne pas dire pesante) et l'inertie de la pensée étant ce qu'elle est, on a assimilé la découverte de Jean Perrin à l'idée toute théorique qu'on se faisait de l'atome jusque là.


Assez rapidement, on a découvert que notre atome expérimental n'était pas insécable. Il est composé de plus petites particules et d'un noyau lui-même composé de plus petites particules.


On a atomisé l'atome, si bien que ce que l'on appelle atome aujourd'hui n'a plus rien d'atomique au sens propre (insécable).


Cependant, l'interrogation sur l'insécabilité théorique de la matière – c'est-à-dire sur l'existence d'un quanta de matière, une « particule irréductible »- ne s'arrête pas là.


Penser qu'une quantité de matière puisse être subdivisée à l'infini est compliqué. On imagine plus facilement un « infiniment petit fini », soit, un « quanta » irréductible et indivisible, tendant vers une « unité », qu'un infiniment petit qui se sublimerait dans un néant impossible. La notion d'indivisibilité est inséparable de la notion de néant.


Ce sont les mathématiques qui ouvrent la voie d'un « infiniment petit infini » grâce au calcul infinitésimal que Leibniz et Newton ont élaboré (chacun de leur côté). Mais il s'agit là d'un infiniment petit qui se dérobe à l'expérience tant pratique qu'intellectuelle, quasi métamathématique... un néant plein de vide.


Quand on s'interroge sur l'insécabilité de la matière, on pose la question de la « dénombrabilité », on touche à l'enfer de Cantor (« Existe-il des infinis plus grands que d'autres ? »), et on met aussi, joyeusement, les pieds en plein dans la question aporétique du « discret » et du « continu » ( sur laquelle j'ai déjà rédigé au moins cinq articles qui ne font que reposer la question...) Jusqu'où pouvons-nous découper le réel ? L'infiniment petit se dilue-t-il dans une continuité infinie ?  Ces questions sont-elles seulement « bien posées », « efficaces » ? N'émanent – elles pas d'une vision du monde pré-conçue ?


D'après Heinz Wismann, Aristote a falsifié sciemment les travaux de Démocrite. Ce sont les travaux de Démocrite revisités par Aristote qui ont fait autorité et qui ont traversé les siècle pour nous parvenir déformés au 20ème siècle.


Démocrite emploie le terme « atomos », de genre féminin, qui se rapporte à « idea », qui veut dire « idée », mais Aristote l'a volontairement traduit par « atoma », de genre neutre, qui se rapporte au « corps ». Aristote n'était pas d'accord avec les idées des philosophes du bord de la mer Noire. Il les a présenté comme étant des « idiots qui pensaient que l'on pouvaient arrêter la division spatiale des choses », ce qu'ils n'étaient pas. Plus encore, Aristote a changé le mot « rythme » de Démocrite et l'a remplacé par le mot « forme », ôtant ainsi tout dynamisme à l'idée atomiste initiale. D'un mouvement de pensée, d'une trajectoire d’énergie, Aristote en fait un corps matériel inerte qu'il dénigre.
Et c'est ce corps matériel, figé, séparé, stoppé, qui nous est parvenu.


Si l'on en croît l'herméneutique de Wismann ( un mot compliqué pour dire « l'interprétation » que Wismann fait de la lettre démocritienne), chez Démocrite, l'atome est intrinsèquement une idée, un concept et non un corps. L'atome c'est « l'idée de l'indivisibilité », c'est le mouvement de la pensée dans l'indivisibilité, c'est une trajectoire dans le vide, un filament dans un champ d'énergie. Ce n'est pas un grain.
Et si la pensée de Démocrite nous était parvenue sans avoir subi de détour aristotélicien ? Pouvez-vous l'imaginer ? Toute la culture judéo-chrétienne qui nous façonne est basée en grande partie sur la pensée d'Aristote. Le cartésianisme, le matérialisme historique marxiste, la rationalisme, et plus généralement le cadre dans lequel nous pensons notre condition humaine et notre rapport au réel, sont issus d'une vision principalement aristotélicienne.


Heureusement, la pensée sur la matière ne se limite pas aux considérations matérialistes.
Ce qui suit est un peu plus ardu à suivre mais je vais faire mon possible pour être claire.


Nous avons hérité de la pensée aristotélicienne l'idée que « la matière se laisse découper ». (a)
Nous avons hérité d'une « conception de la matière ». (b)
Nous avons hérité d'une « conception matérialiste du réel » ("le réel est la matière" - à chacun de définir ce qu'il entend par matière).(c)


Vous remarquerez qu'entre la phrase (c) et la phrase (a), il y a un dézoomage de notre point de vue sur le réel. On recule, on gagne en degrés d'abstraction. Nous étions jusque là, dans ce qui a été dit précédemment, dans les degrés (a) et (b), et maintenant nous allons nous attarder au niveau (c).


L'atome « traditionnel » que nous avons appris à connaître s'inscrit dans cette conception matérialiste du réel héritée en grande partie d'Aristote. Il est le philosophe fondateur d'un premier « matérialisme ». Le réel est là, autour de nous et nous pouvons le connaître grâce à notre capacité de raisonnement. ( Aristote était un éminent logicien). « Le réel est là » est une phrase qui résume à elle seule toute une cosmologie : « le réel est » est une ontologie, c'est à dire une réflexion sur l' « être ». Le réel est la matière et la matière est intellectuellement préhensible. Pour Aristote, « on ne peut pas aller au-delà de ce qui est présent dans le réel. Le cosmos est la totalité du réel présente à elle-même, sans faille, ni trous, ni ailleurs » (H. Wismann). Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que l'homme évolue dans un monde qui est tout autour de lui, et que ce monde, l'homme peut le toucher avec ses mains dans ce qu'il a de visible, et avec son esprit – sa raison – dans ce qu'il a d'invisible ( de trop petit pour être visible), et qu'il peut le connaître dans la totalité de son être. La philosophie d'Aristote est un « discours sur ce qui est ». D'après lui, « on ne peut pas dire que ce qui est repose sur ce qui n'est pas ». On peut parler de matérialisme ontologique aristotélicien .


Heinz Wismann, suspendu au pied de la lettre démocritienne, en quête d'intégrité intellectuelle, cite un passage tiré d'un Fragment : « Ce qui est n'est pas plus que ce qui n'est pas ». Cette phrase est loin d'être anodine, malgré son apparence. Elle déconstruit fondamentalement toute l'ontologie aristotélicienne. Elle veut dire que le réel peut ne pas être, et que le réel est autant qu'il n'est pas.
Cette phrase veut dire que le réel ne nous est pas fondamentalement accessible, à nous, hommes de pensée. Qu'il nous échappe dans une mesure incommensurable et nous ne pourrons jamais en saisir la totalité.
« Le réel nous échappe de manière asymptotique », précise Heinz Wismann en se référant à Kant.
Notre connaissance avance mais ce faisant elle repousse les limites de notre ignorance, cette dernière demeurant infinie - un infini moins grand qu'il ne l'était avant que nous ne connaissions davantage...


La physique quantique nous amène à envisager le réel comme n'étant pas ce qu'il est. Elle nous pousse à repenser le matérialisme qui structure fondamentalement notre rapport au réel. Elle s'acoquine avec une certaine lecture phénoménologique, une lecture dynamique d'un réel en mouvement, récalcitrant au cadre et à la mesure. Enfin, elle invite à une refondation de notre approche des choses, et par là, à réinventer notre condition humaine.
On peut certainement dire que la découverte du Boson de Higgs est extraordinaire par ce qu'elle nous apprend sur la matière, parce qu'elle valide la puissance conceptuelle de la physique quantique, mais elle est encore plus extraordinaire dans le lien qu'elle tisse avec l'histoire de la pensée sur la matière. Cette découverte réhabilite, de manière inattendue, la pensée atomiste première de Démocrite et rend à cet homme un hommage bienvenu. Il se peut qu'une relecture des Fragments laissés par Démocrite vienne à son tour éclairer la nature du réel que la physique quantique interroge. Un échange de bon procédé sur un pont de 2 300 ans.


Voyez-vous, en découvrant la pensée de Démocrite à travers les propos de Heinz Wismann, j'ai été touchée par le fait qu'un homme ayant vécu près de 2 300 ans avant nous ait pu avoir une telle intuition. Cela nous montre que partout, de tout temps, nous sommes semblables. Notre position dans le monde a peu évolué et la nature qui nous entoure souffle le même vent de mystère aujourd'hui, ici et maintenant, qu'à l'époque, il y a plus de 2000 ans, sur les bords de la mère Noire. Malgré tous nos progrès, nous n'en savons pas beaucoup plus et l'aventure de la pensée a de beaux jours devant elle.


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"Les avatars du vide: Démocrite et les fondements de l'atomisme", Heinz Wismann, éd. Hermann, 2010


"Penser entre les langues" Heinz Wismann, éd. Fammarion, 2014


A venir : "L'ultime atome: de Démocrite au Boson de Higgs et au-delà" Etienne Klein, Heinz Wismann, éd. Albin Michel, 2015


Emission "La conversation scientifique", sur laquelle s'appuie cet article: "physique et philosophie: quels liens".

Les Compagnons de l'Aube

Hommage à Henri Fertet, alias Emile 702, résistant pendant la seconde guerre mondiale et mort fusillé à l'âge de 16 ans le 26 septembre 1943. Il a été reconnu à titre posthume par le Général de Gaulle comme faisant partie de cette fraternité discrête appelée l'Ordre de la Libération. Peu de temps avant de mourir, peut-être quelques dizaines de minutes à peine, le jeune Henri écrit une lettre à ses parents dans laquelle il parle de courage face à la mort, de l'espoir qu'il entretient envers la cause résistante, de la nécessité de continuer le combat, de continuer à vivre. Dans cette dernière lettre, le jeune homme déclare à ses parents un amour filial d'une éclatante pureté, montrant qu' une réalité tragique ( quoi de plus tragique que la guerre et de plus réel que la mort ? ) débarrasse souvent et précocement un cœur jeune des atermoiements de son insouciance, pour lui révéler une vérité sans âge.


Retrouvez la lecture de cette lettre dans cette brève émission de France Culture : "La vie moderne" et dans l'ouvrage « Les Compagnons de l'Aube – Archives inédites des Compagnons de la Libération. »  de Guillaume Piketty et Vladimir Trouplin.



mardi 2 décembre 2014

Le vide avunculaire


Dernièrement, je suis tombée sur un mot totalement inconnu à mon répertoire. Jamais de ma vie je ne l'avais vu jusqu'à ce qu'il apparaisse, hier, au détour d'une phrase anodine, dans une nouvelle d'Asimov.
Prise dans le flot des mots, d'un coup je m'arrêtai net sur celui-ci, comme si je venais de me cogner contre un arbre sorti de nulle part.

La phrase que je lisais, la voici :

«  J'admets que j'ai une certaine faiblesse pour les femmes jeunes et douces, d'une beauté hors du commun – mais d'une manière digne et avunculaire- et je me dis qu'après tout, je pouvais lui rendre service sans lui parler d'Azazel. »

( I. Asimov «  Un sourire qui coûte cher », 1982)

« Avunculaire ? », « a-vin-cu-laire ? », « a-vun-cu-laire ? », « a-van-cou-laire ? »..., me demandai-je, dérangée dans ma lecture et un peu étourdie. « Mais qu'est-ce que c'est que ce truc... ». Restant à distance pour jauger la chose qui venait de me frapper au coin de la figure, je regardais les lettres du mot en y cherchant un indice étymologique quelconque. Je n'en vis aucun. Mon latin rudimentaire n'était d'aucun secours.
La chose semblant inerte, elle-même peut-être également étourdie par la collision, je m'en suis approchée pour la saisir à deux mains et la retourner dans tous les sens.


D'après le contexte de la phrase d'où sortait le drôle de mot, je bricolais un sens :

« une manière digne, affable et bienveillante » :

un « a » privatif ;
un « vunculaire » - que je décidai de prononcer « vainculaire » - qui aurait un sens péjoratif, dans la veine d'un « vaindicatif » ;
et les deux – le « a » et le « vainculaire » - signifiant logiquement quelque chose de positif - « affable et bienveillant » - puisque le « a » privatif privait le terme péjoratif de son côté péjoratif...

Me contentant de ce bricolage, je mis le mot dans ma poche et poursuivis ma lecture. Le lendemain arriverait suffisamment vite pour que je le « googelise » et en trouve le sens véritable.

Bien. Maintenant, je l'ai, le sens officiel de ce mot. Comme je suis un peu joueuse, je ne vais pas vous le verser tout cuit dans le bec. Non, je vais tenter de vous le présenter à ma manière.

Le sens est caché dans ce petit texte que je me suis empressée de rédiger ce matin, emportée par l'enthousiasme de la connaissance nouvelle et de l'étonnant à-propos de cette rencontre sémantique ( en effet, depuis quelques jours, il se trouve que je réside dans une maison avunculaire) :

« Le vide a vaincu l'air.

Oncle Patrick aimait voler. Dans les airs, s'entend. Pas à l'étalage.

A l'âge de 14 ans, sacré plus jeune bachelier de son année, il passait son brevet de pilotage.

Devenu mathématicien et bidouilleur de milles choses, pendant plus de 50 ans, Oncle Patrick a vaincu l'air.

Sa passion pour le vol-à-voile aura toutefois eu raison de lui.

Cette passion avunculaire aura laissé place à un grand vide.

Un vide avunculaire. »

Je brouille volontairement un peu les pistes sinon ce serait trop facile. Le mot « avunculaire » n'a de fait rien à voir avec le vol ou l'air, et tout à voir avec l'oncle.
Du latin « avunculus : oncle maternel », signifiant assez largement «  qui est relatif à un oncle ou une tante », il se prononce d'une manière qui me chagrine un tantinet : « avONculaire ».
Je préférerais qu'on le prononce « avAINculaire », étant donné l'écho que ce drôle d'adjectif me fait entendre avec le mot "vaincu".
Un oncle qui a passé son temps dans les airs, chevauchant le vide sans vergogne et disparu trop tôt des suites de sa passion, laissant, à sa place, un vide incommensurable, trop plein d'air et terre-iffiant, donne à mon « avunculaire » une texture étonnement pleine.

Finalement, c'est l'oncle qui remplit une chose avunculaire. Mieux, c'est le rapport entre l'oncle et la nièce (ou le neveu, ou la tante), qui donne sens à cet adjectif. Le mot, pris tout seul, ne veut pas dire grand chose. Il est comme une coquille vide. Et chez moi, « avONculaire » ne permet pas de rendre compte de tout ce que le terme recouvre. Bien au contraire :  avONculaire renvoit à "oncologie", ou encore à "furoncle", et cela ne me plaît pas. Alors je me dis que je peux bien décider, d'un commun accord avec moi-même, de prononcer le mot « avAINculaire ». Les autorités peuvent bien m'accorder une dérogation, n'est-ce pas ? Regardez : dans « commun », « un » se prononce « in ». Pronocé de la sorte, le mot "avunculaire" prend tout son sens à mes oreilles. Un sens avunculaire, tout spécifique à la mémoire de mon oncle, affable et bienveillant.

mercredi 26 novembre 2014

Rosalie


Voici un petit texte que j'ai écrit pour mon amie Nathalie qui me parlait de son beau métier : intuitif, spontané, bariolé de folie, de travail, de doute et de richesse. J'ai cherché à raconter son ressenti ineffable et merveilleux. C'est elle qui parle.


"Je vous présente Rosalie.

Rosalie et moi sommes amies depuis longtemps maintenant. Au début, elle faisait simplement partie de mon paysage amical, sans que je lui prête plus d'attention que cela, mais depuis quelques mois tout a changé. Rosalie est devenue ma meilleure amie.

C'est étrange comme les choses sont faites. Je me rends compte maintenant que Rosalie a toujours été là, qu'elle a toujours su trouver les mots, qu'elle a toujours voulu que je sois bien, et moi je ne l'entendais pas, ou bien j'entendais sa voix au loin, comme un écho auquel je ne voulais pas donner de résonance. Pourquoi l'écouter? Ce qu'elle me suggérait était fou, hors de considération. Que je lâche mon boulot ? Que je suive mes envies inconsidérées ? Vous n'y pensez pas. Rosalie était folle, j'avais ma vie et tout était pour le mieux. Je tentais de m'en persuader et j'y parvenais plutôt bien. Jusqu'au jour où je n'y suis plus parvenue. Plus du tout. C'est à ce moment que Rosalie m'a ouvert les bras. Je voyais dans son œil malicieux et néanmoins chaleureux qu'elle m'attendait depuis longtemps. Très longtemps. Je voyais, à sa manière de m'accueillir, ferme, résolue et confiante, qu'elle savait que je viendrais, tôt ou tard, et qu'il était temps que j'arrive parce que la route à faire était encore longue...

Rosalie et moi avons une relation étroitement intime. Je ne peux rien lui cacher. Quand je veux garder pour moi certaines choses, des choses qui font mal, des choses dont on n'est peu fier, des faiblesses, des choses ridicules, des choses qu'on ne veut pas montrer car elles semblent ne servir à rien d'autre qu'à parasiter l'existence, comme des réactions triviales, peut-être immatures, impolies et sûrement inutiles, alors Rosalie n'est plus vraiment elle-même. Elle est insatisfaite. Je vois bien qu'il lui manque quelque chose. Elle ne s'amuse plus. Je lui propose de se contenter de toute la matière qu'elle a déjà et je résiste à lui montrer ces choses qu'elle demande à voir. Mais non. Elle est intransigeante. Le petit truc que je me refuse à lui donner semble être la seule chose dont elle a le plus besoin, là, maintenant. Elle veut tout ! Ce que j'ai de faible comme de fort, de beau comme de laid, de grand comme de petit, de riche comme de pauvre, de lumineux comme de noir. Alors je suis bien obligée de lui donner tout de moi avec une sincérité crue. Sans jugement d'aucune sorte, Rosalie prend. Avec enthousiasme, elle prend tout. D'un grand geste ravi, elle se saisi de tout ce qui me fait, et bizarrement, par je ne sais quelle magie, elle transforme mes états d'âme les moins glorieux en une chose merveilleusement humaine. De tout ce que je suis et ce que je donne, Rosalie en fait une matière humaine universelle, belle et nuancée, surprenante et simple à la fois, imprévisible et toujours juste cependant. Elle m'oblige à me réconcilier avec moi-même à chaque instant. Elle m'entraîne à être intégralement moi.

J'ai appris à lui faire confiance et à tout lui montrer, sans plus me poser de question. Ainsi, elle et moi, avançons main dans la main, nous avançons sereinement et solidairement.

Rosalie a besoin de sincérité car là où nous allons, nous ne pouvons pas y aller sans.

Elle et moi allons à la rencontre de l'autre. Cet autre est souvent âgé, assis sur une chaise dans une maison de retraite, allongé sur un lit dans une chambre impersonnelle. Le regard parfois absent, l'esprit ailleurs, recroquevillé dans les quelques souvenirs de toute une vie ou bien perché dans un des recoins de l'univers, cet autre, personne ne le regarde plus vraiment. Quand Rosalie et moi arrivons, nous savons ce que nous avons à faire : une chose simple et terriblement compliquée à la fois, un « tour de magie » en quelques minutes.

Je vois Rosalie s'avancer vers cet autre. Gonflée à ras-bord de toute sa personne, remplie de l'intégralité de ce qu'elle est, elle lâche prise et déconnecte. Elle n'est plus qu'écoute. Improvisant une parole amusante, elle crée un monde nouveau à partir des petits objets sur lesquels se pose son œil réceptif. Une chambre sans attrait, des tuyaux fins et une poche de liquide, deviennent un bord de rivière où il fait bon pêcher de gros poissons tout mous. Un lit familier devient un tapis volant dominant aussi bien le pays des merveilles qu'un coin de Normandie où une grosse fermière trait des vaches récalcitrantes. Rosalie s'amuse mais elle ne peut s'amuser seule. Elle doit aller chercher cet autre, où qu'il soit, établir un lien, provoquer une réaction. Quand elle le trouve, ce lien avec l'autre, il lui faut l'entretenir et prolonger l'amusement collectif.

Rosalie ne peut trouver ce lien que si elle est sincère et juste, et elle ne peut être sincère et juste que si elle se fait confiance. Une confiance aveugle en ce qu'elle est et en son ressenti. Une confiance en ce qu'elle fait car ce qu'elle fait a du sens, véritablement. Alors seulement elle peut écouter l'autre silencieux. Entendre ce qu'il ne dit pas. Le trouver, où qu'il soit, et le prendre par la main. Lui montrer des choses qu'il ne voit pas et l'amuser, pour quelques précieuses minutes qui continueront à s’égrainer dans son esprit bien après que Rosalie soit partie.

Si Rosalie est incomplète, qu'elle ne se rend pas totalement disponible à l'assaut de spontanéité qui permet à la magie d'opérer, alors Rosalie ne s'amuse pas. Elle est à côté, elle n'est ni juste ni sincère dans son propos, dans le regard qu'elle porte autour d'elle. Elle devient sourde. Elle n'amuse alors personne, ou elle n'amuse pas vraiment. Pour être complète, Rosalie a besoin de moi. Je dois tout lui donner sans faire la fine bouche, sans douter de l'intérêt et de l'utilité de certains de mes traits. Je dois être intégrale autant qu'intègre. Je suis la matière première de Rosalie, sa source la plus précieuse, intarissable et en continuel mouvement.

Je suis Nathalie. Je suis Rosalie et je suis un clown."


dimanche 23 novembre 2014

Des nouvelles de Stefan Zweig

Je lis depuis quelques jours des nouvelles de Stefan Zweig et je dois dire qu’il me laisse sans mots. Vraiment, à chaud, lorsque je referme le bouquin, je ne sais pas quoi dire. 
Alors je cherche, ailleurs. Je ferme les yeux et je regarde ce que je vois. Dans quel univers m’a-t-il amenée ? Voyons. C’est comme si, au fil de sa prose, des organes humains, des cœurs, des poumons, sanglants et à vif, se présentaient devant ma bouche afin que je morde dedans, laissant ensuite le goût du vrai, du sang, du sang vivant, chaud et circulant, pas du sang morbide et effrayant mais le sang de la vie, courir dans mon gosier. Vous imaginez, croquer dans un cœur vivant ? Un cœur plein de vie, beau dans ce qu’il a d’humain, c’est-à-dire sa souffrance, son enthousiasme, ses palpitations, en un mot, sa passion.
Des essoufflements, des vertiges, des poussées de fièvre, des mains, des corps serrés sous leurs vêtements, sont comme des personnages qui viennent tourner autour de moi, s’agglutinant dans la chambre autour du lit sur lequel je suis posée, les yeux fermés et le livre de Zweig négligemment fermé, glissant de ma main, prêt à s’en échapper. Ce ne sont pas les personnages qui viennent, non, ce sont des essoufflements, des mains qui se crispent, des poitrines oppressées sous des corsages, des cœurs qui s’offrent à la morsure, généreusement, tous totalement gonflés jusqu’à la boursouflure, entièrement possédés par l’émotion.

C’est quelque chose à vivre que de lire des nouvelles de Stefan Zweig. Je n’en ai pas lu beaucoup : « La Confusion des sentiments », « Vingt-quatre heures de la vie d’une femme » et « Le voyage dans le passé ». « Vingt-quatre heures… »  m’a moins marqué que les deux autres. Et pourtant, j’en ai vu danser des mains et des gouttes de sueurs, des étourdissements, et même le spectre de la douleur la plus grande, l’essoufflement ultime, mortel, mais au final, je me suis moins laissée séduire par cette passion pour une raison toute personnelle que je vous dirai après. « Le voyage dans le passé » m’a beaucoup plu, mais pas autant que la « Confusion des sentiments », livre par lequel j’ai commencé et qui m’a amenée bien loin.

La « Confusion des Sentiments »  m’a littéralement subjuguée. Je pense avoir haleté, dans la soirée que j’ai passée à lire cette nouvelle, plus de fois encore que le jeune homme sur les six mois que dure sa confusion. J’ai senti le sang me monter aux joues au détour de chacune de ses longues phrases parfaitement précises et justes. Zweig est un virtuose, un véritable génie qui rend palpables, charnelles, des choses aussi diffuses et abstraites que les émotions. Plus que palpables, il leur donne une incarnation carnassière, il les « incorpore », leur donne un corps, comme si une émotion, une douleur, une attente, une déception, une rancœur, un désir, une ardeur, devenait un objet de chair et de sang dont chaque nervure, chaque irrigation nous était contée. La chair caoutchouteuse de l’émotion cède sous la pression de la canine et déverse son flux intense, glacial et bouillant, de sang et de vitalité, dans notre gosier assoiffé de vérité. Avec Stefan Zweig, le personnage est tout entier en train de ressentir l’émotion, depuis le bout des orteils jusqu’à la pointe de ses cheveux. Il devient l’organe, le souffle, la blessure, la partie, qui « prend le pas sur le tout », qui transcende l’être grand et complexe  pour n’en faire plus qu’un morceau de chair convulsant d’un seul et même allant.

Les quelques nouvelles que j’ai lues sont certes connues et plébiscitées jusqu’à être considérées comme des classiques de la littérature, cependant elles traitent toutes de la passion amoureuse, ce qui est loin d’être le seul thème de prédilection de notre auteur. La passion, plus généralement, oui. La passion qui engendre une forme de monomanie comme dans « le Joueur d’échec », écrit quelques mois avant son suicide en 1942. Mais dans ces quelques histoires à l’abord aisé, on retrouve avec force le plaidoyer en faveur de la « passion » – la disposition « passionnée » d’une âme, le tempérament « passionné » - qui fut le fil conducteur tant de sa vie que de son œuvre. En gros, ces histoires constituent une belle introduction à la « passion » selon Zweig. La passion de la connaissance, de l’étude, de la liberté, la passion amoureuse…
En ce qui me concerne, c’est là un thème qui me plaît beaucoup. La « passion ».

Je trouve éclairant le petit passage qui suit. Il se trouve au début de « La Confusion des Sentiments » :

« Mais dans ces excès, je ne faisais qu’obéir à une particularité de ma nature : dès mon enfance, incapable de m’intéresser à plusieurs choses à la fois, j’étais d’une indifférence radicale pour tout ce qui n’était pas la chose qui m’occupait ; toujours et partout mon activité s’est déployée suivant une seule ligne, et encore aujourd’hui, dans mes travaux, je mords en général à un problème avec un tel acharnement que je ne le lâche pas avant de sentir dans ma bouche les dernières bribes, les derniers restes de sa moelle. »

Une passion sans concession et qui prend tout le corps en otage, sans en  épargner aucune parcelle.
Cette chose mystérieuse, folle, dangereuse, brûlante et totale que peut être la passion, nous montre à quel point l’esprit et le corps sont intimement liés. Pouvant aussi bien mener à de grandes joies qu’à de terribles souffrances, elle impose un travail constant à celui qui, soumis à ses influx, cherche à ne pas s’y perdre. Jamais un tel emportement de l’esprit sur le corps n’a demandé autant d’effort au « cocher » pour maîtriser sa monture. ( On fait ici le pari que la somme du corps et de l'esprit,- de la pensée plutôt- forme quelque chose de « plus » que les parties prises séparément. Le cocher étant alors cette somme diffuse et ineffable de corps et de pensée qui ne cesse de nous dire, à travers les canaux de l’intuition, à travers les cris du corps, ce qui est bon pour soi et ce qui ne l’est pas. En sachant, de toute façon, que la passion qui nous anime – quand elle nous anime -est comme un cheval fou qu’il faut laisser courir, et qu’il faut savoir ramener lorsqu’il s’est égaré, pour le laisser repartir… etc.)

Alors pourquoi ai-je été moins emportée par « Vingt-quatre heures de la vie d’une femme ». Comme je le disais, c’est pour une raison sans grande légitimité parce que toute personnelle. C’est lié à l’écho que l’histoire de Mrs C trouve en moi. Mrs C est une femme bien rangée et qui a toujours placé la bienséance, le « bien comme il faut » comme une règle fondamentale aiguillant chaque pas de son existence. Pour resituer la narration, voici la situation de départ. Dans un hôtel luxueux sur la riviera, des gens de bonne société commentent un évènement qui vient de se produire : Mme Henriette est partie dans la nuit avec un jeune français rencontré la veille, laissant derrière elle son époux et ses deux enfants. Une vieille dame, Mrs C,  se souvient alors d’un épisode de sa vie survenu vingt ans plus tôt et prend le parti de se confier à un jeune homme qui manifeste ouvertement sa compassion vis-à-vis de l’attitude de Mme Henriette, alors que le reste des personnes s’offusquent d’un tel départ. Mrs C raconte, tout au long de la nouvelle, les vingt-quatre heures qui auraient pu bouleverser sa vie. Elle aussi, dans sa jeunesse, à rencontré un jeune homme pour lequel elle aurait été prête à tout quitter.
Ainsi, lorsque la jeune Mrs C rencontre le jeune homme, qu’elle le voit et l’observe, comme attirée par un aimant, elle se sent submergée par une émotion qui l’aveugle et qu’elle ne peut définir. Elle ne peut ni ne veut d’ailleurs, lutter contre. Elle va ainsi à sa rencontre, touchée par le désarroi profond qui émane de sa figure excessivement lumineuse et expressive, cherchant à l’aider, alors que bien des choses laissent supposer que ce jeune homme est une cause perdue. Biensûr, elle se fourvoie et sombre alors dans un grand malheur qui, bien que les années l’ait apaisé, n’a cessé de la hanter pendant vingt ans.

Bon. Ce n’est aucunement dans la forme du récit que mon enthousiasme s’est embourbé. La prose est d’une virtuosité égale à celle de la « Confusion des Sentiments ». Non. Voici ce qui rend compte de ma modération : lorsqu’il s’agit de « passion », on peut distinguer les gens selon deux types de tempérament. Il y a les gens capables de se tenir dans le monde, c’est-à-dire capables de faire des concessions avec eux-mêmes, de suivre les règles et de modérer leurs ardeurs. Je les différencie des gens pour lesquels il est beaucoup plus compliqué de composer avec les règles de la société (parce que ces concessions les étouffent, les brident, éteignent leur feu intérieur). J’envie les premiers car ils dominent, le plus souvent, leurs élans et mènent une vie sans trop de tumultes. Les seconds passent leur temps à suivre leurs élans et à les canaliser tant bien que mal. Cependant, c’est aux premiers qu’il arrive, parfois, de se trouver confronter à une émotion qui les dépasse jusqu’à les emporter dans des tourments qu’ils ne connaissaient pas et contre lesquels une vie de droiture les avait pourtant prémunis. Les seconds, eux, passent leur temps à être dépassés. Se connaissant un peu mieux, habitués peut-être à suivre leurs élans et devinant sans doute mieux jusqu’où ces derniers peuvent les conduire, ils sont moins susceptibles de se perdre dans les méandres de désirs refoulés et surgissant à l’improviste. C’est une description un peu schématique, mais en gros, c’est un peu cela quand même. Je me sens donc moins proche de Mrs C  - qui appartient à la première catégorie- que du narrateur de la « Confusion des Sentiments » qui, depuis son enfance, est habitué à composer avec un tempérament passionnel qui aurait pu le perdre mille fois.

Cependant, l’une et l’autre de ces histoires sont riches en vérité, en humanité, riches de ces eaux troubles et mystérieuses que l’âme humaine nous fait traverser bien souvent, toutes et tous.

En lisant la « Confusion des sentiments », une chose m’est aussi venue à l’esprit. C’est l’exemple concret que cette histoire donne à une réflexion antérieure que j’ai eue sur la sapiosexualité ; l’attirance magnétique, le trouble amoureux que ressent le jeune homme pour son professeur. Ce dernier, vieux maître et pédagogue de génie, inspire un enthousiasme de forcené pour l’étude de la littérature chez le jeune homme, mais il lui inspire aussi le désir d’entrer dans la vie du vieil homme, d’être avec lui, de lui apporter sa confiance et sa compassion, d’apaiser les tourments qui assombrissent l’œil de vieux maître, de lui insuffler à son tour un enthousiasme de jeune homme. Le vieil homme prend son jeune étudiant en affection.  Les deux ressentent l’un pour l’autre une forme d’amour confus, dérangeant, pur et sincère à la fois, et pourtant très différent chez l’un comme chez l’autre. Je trouve cela sublime. C’est pourquoi j’ai pris plaisir à retranscrire certains passages de cette nouvelle, que vous trouverez plus bas.

Concernant « Le Voyage dans le passé », voici brièvement la situation : un jeune homme dont l’enfance a été durement marquée par la précarité, s’acharne par le travail à se faire une situation. Il rencontre et tombe passionnément amoureux d’une femme qui l’aime tout aussi intensément. Cependant, leur histoire pleine de promesses est mise entre parenthèses le temps que le jeune homme parte exécuter une mission à l’étranger pour plusieurs années. A son retour, dix ans plus tard, les choses ont changé alors que leur amour même est resté intact. 

L’auteur, une fois de plus, décrit majestueusement le ressenti du jeune homme. Son tourment violent côtoyant la folie, l’impuissance qu’on ressent face à l’impossibilité de faire vivre un amour qui aurait dû être vécu, qui ne l’a pas été et qui ne peut plus l’être, non pas pour des raisons pratiques, non plus pour des raisons de volonté de part et d’autre, mais juste parce que quelque chose s’est essoufflé, à trop attendre, fantasmer et souffrir de la distance. Une belle histoire sur les priorités que l’on se donne, sur leurs conséquences, sur la passion bien évidemment, la passion vécue ou bien mise entre parenthèses.

Cette nouvelle a été publiée dans son intégralité à titre posthume bien qu’elle ait été écrite avant les années 30. Le brouillon en a été retrouvé bien plus tard et le titre « Le voyage dans le passé » était raturé. Que l’auteur lui en eût  préféré un autre, il n’en aura pas laissé trace, si bien que c’est le titre raturé qui a été conservé par les éditeurs. Cela dit, pour ma part, je trouve que ce titre aurait parfaitement convenu à la nouvelle intitulée « Vingt-quatre heures de la vie d’une femme », car dans cette dernière, la narratrice secondaire, Mrs C, fait un exercice de mémoire résolument époustouflant. Elle revit instant après instant la journée qui l’a tant bouleversée, faisant parfaitement abstraction de la tentation d’user de la connaissance de l’ensemble des évènements pour en réécrire une instantanéité faussée. Non, à aucun moment elle ne se laisse distraire par la vision d’ensemble de cette journée vécue vingt ans plus tôt. La fin douloureuse ne brouille à aucun moment la joie, la passion et le trouble vertigineux qui ont précédé la chute. Chaque seconde retrouve son authenticité d’alors. La capacité qu’elle a à revivre exactement chacune de ces secondes bénéficie, avec une objectivité sans défaut, du commentaire que le recul des ans lui permet d’avoir désormais. Mrs C voyage dans le passé avec autant d’agilité - peut être davantage - que le jeune homme qui, le temps d’un voyage en train, se remémore l’intensité de la rencontre avec sa bien aimée d’il y a dix ans.

En rédigeant ces quelques lignes, celles qui précèdent et non celles qui suivent, je me rends compte que je fais des phrases longues et alambiquées à la manière de Zweig, ce qui n’est pas le style que je me connais. Et pourtant, je ne saurais écrire autrement ce que j’écris à son sujet. C'est comme si, toute pleine de sa sensibilité à lui, je voyais les choses avec ses yeux, pour un instant.

Maintenant, place au texte.

Voici tout d’abord le passage des « Vingt-quatre heures de la vie d’une femme » qui m’a le plus marquée, et qui illustre magnifiquement le voyage dans le souvenir (traduit de l’allemand par Olivier Bournac et Alzir Hella, révision de Brigitte Vergne-Cain et Gérard Rudent, édition 2011- la traduction est un travail d’orfèvre !) :

Mrs C se souvient de son aventure avec un jeune homme blond, il y a vingt ans, et raconte son histoire au client de l’hôtel, l’ homme que le départ de Mme Henriette au bras d’un jeune français inconnu n’offense pas :

«  Je vous ai promis d’être entièrement sincère. Et je m’aperçois combien nécessaire était cette promesse, car c’est à présent seulement, en m’efforçant de décrire pour la première fois d’une manière ordonnée tout ce qui s’est passé dans cette heure-là et en cherchant des mots précis pour exprimer un sentiment qui alors était tout replié et confus, c’est maintenant seulement que je comprends avec netteté beaucoup de choses que je ne savais pas alors, ou que peut-être je ne voulais pas savoir ; c’est pourquoi je veux dire, à moi-même comme à vous, la vérité, avec énergie et résolution : alors, à cette heure-là, quand le jeune homme quitta la chambre et que je restai seule, j’eus (ce fut comme un évanouissement qui s’empara lourdement de moi), j’eus la sensation d’un coup venant frapper mon cœur. Quelque chose m’avait fait un mal mortel, mais je ne savais pas (ou bien je refusais de savoir) de quelle manière l’attitude à l’instant si attendrissante et pourtant si respectueuse de mon protégé m’avait blessée si douloureusement. Mais aujourd’hui que je m’efforce de faire surgir tout le passé du fond de moi-même, comme une chose inconnue, avec ordre et énergie, et que votre présence ne tolère aucune dissimulation, aucune lâche échappatoire d’un sentiment de honte, aujourd’hui je le sais clairement : ce qui alors me fit tant de mal, c’était la déception… la déception… que ce jeune homme fût parti si docilement… sans aucune tentative pour me garder, pour rester auprès de moi… qu’il eût obéi humblement et respectueusement à ma première demande l’invitant à s’en aller, au lieu… au lieu d’essayer de me tirer violemment à lui… qu’il me vénérât uniquement comme une sainte apparue sur son chemin… et qu’il… qu’il ne sentît pas que j’étais une femme. Ce fut pour moi une déception… une déception que je ne m’avouai pas, ni alors ni plus tard ; mais le sentiment d’une femme sait tout, sans paroles et sans conscience précise. Car… maintenant je ne m’abuse plus…, si cet homme m’avait alors saisie, s’il m’avait demandé de le suivre, je serais allée avec lui jusqu’au bout du monde ; j’aurais déshonoré mon nom et celui de mes enfants… Indifférente au discours des gens et à la raison intérieure, je me serais enfuie avec lui, comme cette Mme Henriette avec le jeune Français que, la veille, elle ne connaissait pas encore… Je n’aurais pas demandé ni où j’allais, ni pour combien de temps ; je n’aurais pas jeté un seul regard derrière moi, sur ma vie passée… J’aurais sacrifié à cet homme mon argent, mon nom, ma fortune, mon honneur… Je serais allée mendier, et probablement il n’y a pas de bassesse au monde à laquelle il ne m’eût amenée à consentir. J’aurais rejeté tout ce que dans la société on nomme pudeur et réserve ; si seulement il s’était avancé vers moi, en disant une parole ou en faisant un seul pas, s’il avait tenté de me prendre, à cette seconde  j’étais perdue et liée à lui pour toujours.  Mais… je vous l’ai déjà dit… cet être singulier ne jeta plus un regard sur moi, sur la femme que j’étais… Et combien je brûlais de m’abandonner, de m’abandonner toute, je ne le sentis que lorsque je fus seule avec moi-même, lorsque la passion qui, un instant auparavant, exaltait encore son visage illuminé et presque séraphique, fut retombée obscurément dans mon être et se mit à palpiter dans le vide d’une poitrine délaissée. Je me levai avec peine, […]. Il me semblait que mon front était surmonté d’un casque de fer lourd et oppressant sous le poids duquel je chancelais : mes pensées étaient décousues et aussi incertaines que mes pas lorsque je me rendis enfin à l’hôtel, auprès de mes parents. Là je restai assise, morne au milieu d’une causerie animée, et j’éprouvais un sentiment d’effroi chaque fois que par hasard je levai les yeux et que je rencontrais ces visages inexpressifs qui (comparés à l’autre, animé comme par les ombres et les lumières d’un jeu de nuages) me paraissaient glacés ou recouverts d’un masque. Il me semblait être au milieu de personnes mortes, si terriblement dépourvue de vie était  cette société ;  et tandis que je mettais du sucre dans ma tasse et que je disais quelques mots, l’esprit absent, toujours au-dedans de moi-même surgissait, comme sous la poussée brûlante de mon sang, cette figure dont la contemplation était devenue pour moi une joie ardente et que (pensée effroyable !) dans une ou deux heures, je verrais pour la dernière fois.»

Extraits de « La Confusion des sentiments », (mêmes traducteurs, même révision, édition 2001) :

Le jeune homme, avant de rencontrer son professeur, fuit l’étude.

« Lors de mon premier, et bref, passage dans un amphithéâtre, l’atmosphère viciée, l’exposé monotone comme celui d’un pasteur et en même temps ampoulé m’accablèrent déjà d’une telle lassitude que je dus faire effort pour ne pas m’endormir sur le banc. C’était là encore l’école à laquelle je croyais avoir heureusement échappé, c’était la salle de classe que je retrouvais là, avec sa chaire surélevée et avec les puérilités d’une critique faite de vétilles : malgré moi, il me semblait que c’était du sable qui coulait hors des lèvres à peine ouvertes du « Conseiller Honoraire » qui professait là – tant étaient usées et monotones les paroles ressassées d’un cours, qui s’égrenaient dans l’air épais. Le soupçon, déjà sensible au temps de l’école, d’être tombé dans une morgue pour cadavres de l’esprit, où des mains indifférentes s’agitaient autour des morts en les disséquant, se renouvelait odieusement dans ce laboratoire de l’alexandrinisme devenu depuis longtemps une antiquaille ; et quelle intensité prenait cet instinct de défense dès qu’après l’heure de cours péniblement supportée je sortais dans les rues de la ville, dans ce Berlin de l’époque, qui tout surpris de sa propre croissance, débordant d’une virilité trop vite affirmée, faisait jaillir son électricité de toutes les pierres et de toutes les rues, et imposait irrésistiblement à chacun un rythme de fiévreuse pulsation qui, avec sa sauvage ardeur, ressemblait extrêmement à l’ivresse de ma propre virilité, dont je venais précisément de prendre conscience. […] depuis le matin jusqu’à la nuit, je vagabondais dans les rues, j’allais jusqu’aux lacs, j’explorais tout ce qu’il y avait là de caché : vraiment l’ardeur avec laquelle, au lieu de m’occuper de mes études, je m’abandonnais aux aventures de cette existence toujours en quête de sensations nouvelles, était celle d’un possédé. […] Alors, dans ce Berlin, le sentiment de la liberté devint pour moi un enivrement si puissant que je ne supportais même pas la claustration passagère des cours magistraux de la Faculté, ni même la clôture de ma propre chambre. Tout ce qui ne m’apportait pas une aventure m’apparaissait temps perdu. Et le provincial tout nouvellement débarrassé du licol du collège et qui n’était qu’un béjaune, montait sur ses grands chevaux pour avoir l’air bien viril : je fréquentai une association d’étudiants, je cherchais à acquérir dans mes manières (timides en réalité) quelque chose de la fatuité et de la morgue des étudiants au visage balafré ; au bout de huit jours d’initiation à peine, je jouais au fanfaron de la grande ville […] ; j’appris avec une rapidité étonnante […] la vanité et la fainéantise des piliers de cafés. […] Il y a des moments où il me semble que jamais jeune homme ne gaspilla son temps plus sottement que je ne le fis pendant ces mois-là. »

Première rencontre avec le professeur :

« Poussé par cette impatience de ne pas perdre une heure, et tout aussi ardent dans mon élan à rejoindre la connaissance que je m’étais appliqué auparavant à l’éviter,  je me trouvais (après un tour rapide à travers la petite ville, qui par comparaison avec Berlin me semblait plongée dans l’engourdissement) à quatre heures précises à l’endroit indiqué. L’appariteur m’indiqua la porte du séminaire. Je frappai, et comme il me sembla avoir entendu répondre une voix de l’intérieur, j’entrai. Mais j’avais mal entendu. Personne ne m’avait dit d’entrer, et le son indistinct qui m’était parvenu, c’était simplement la voix haute, l’élocution énergique du professeur, qui devant un cercle d’environ deux douzaines d’étudiants formant un groupe serré et très rapproché de lui, prononçait une harangue visiblement improvisée. Gêné d’être là sans autorisation par suite de ma méprise, je voulus me retirer sans bruit ; mais je craignis précisément, en le faisant, d’éveiller l’attention, car jusqu’alors aucun des auditeurs ne m’avait remarqué. Je restai donc près de la porte et malgré moi j’écoutai ce qui se disait.  L’intervention du professeur paraissait faire suite à une discussion ou à un exposé ; du moins, c’est ce que semblait indiquer la disposition informelle et spontanée du professeur et de ses étudiants : il n’était pas assis doctoralement sur un siège, à distance, mais sur une des tables, la jambes légèrement pendante, presque d’une façon relâchée ; et autour de lui étaient rassemblés les jeunes gens, dans des attitudes sans apprêt qui, d’abord nonchalantes, s’étaient sans doute fixées dans des poses de statues, sous l’effet de leur intérêt passionné. On voyait qu’au début ils devaient être en train de parler ensemble, lorsque soudain le professeur s’était juché sur la table et là, dans cette position surélevée, les avait attirés à lui par sa parole, comme avec un lasso, pour les immobiliser, fascinés sur place. Et après quelques minutes, je sentis moi-même, oubliant déjà le caractère d’intrusion de ma présence, la force fascinante de son discours agir magnétiquement ; malgré moi je m’approchai davantage, afin de voir, par-dessus les paroles, les gestes remarquablement arrondis et élargis des mains, qui parfois, lorsque sonnait un mot puissant, s’écartaient comme des ailes, s’élevaient en frémissant et puis s’abaissaient peu à peu musicalement, avec le geste modérateur d’un chef d’orchestre. Et toujours la harangue devenait plus ardente, tandis que, comme sur la croupe d’un cheval au galop,  cet homme ailé s’élevait rythmiquement au-dessus de la table rigide et, haletant, poursuivait l’essor impétueux de ses pensées traversées par de fulgurantes images. Jamais encore je n’avais entendu un être humain parler avec tant d’enthousiasme et d’une façon si véritablement captivante ; pour la première fois j’assistais à ce que les Romains appelaient « raptus », c’est-à-dire l’envol d’un esprit au-dessus de lui-même : ce n’était pas pour lui, ni pour les autres, que parlait cet homme à la lèvre enflammée, d’où jaillissait comme le feu intérieur d’un être humain. »

Plus tard, lorsque le jeune homme et son maître ont pris l’habitude de travailler le soir ensemble.

« Mais le plus inexplicable, le plus irritant pour moi, c’étaient ses escapades. Un jour, quand j’arrivai à la faculté, il y avait un écriteau disant que le cours était interrompu pendant deux jours. Les étudiants ne semblaient pas étonnés ; mais moi, qui la veille encore m’étais trouvé auprès de lui, je courus à sa demeure, poussé par la crainte qu’il ne fût malade. Sa femme ne fit que sourire sèchement devant l’émotion que trahissait mon apparition précipitée. « Cela arrive assez souvent » dit-elle avec une froideur étrange, « simplement, vous n’y êtes pas habitué.» Et de fait, j’appris par mes camarades qu’assez souvent il disparaissait ainsi pendant la nuit, parfois ne s’excusant que par une dépêche : un étudiant l’avait rencontré à quatre heures du matin dans une rue de Berlin, un autre dans un café d’une ville éloignée. Il partait soudain, comme un bouchon saute d’une bouteille, et revenait ensuite sans que personne ne sût où il était allé. Cette disparition brusque m’affecta autant qu’une maladie : pendant ces deux jours je ne fis qu’errer ça et là, l’esprit absent, inquiet et distrait. Soudain l’étude, hors de sa présence accoutumée, était devenue pour moi vide et sans objet ; je me consumais en hypothèses confuses, non dépourvues de jalousie ; et même un peu de haine et de colère surgit en moi à cause de sa dissimulation, qui me laissait comme un mendiant sous le froid glacial, en dehors de sa véritable vie, moi qui brûlais d’y participer. En vain je me disais que, n’étant qu’un adolescent, un étudiant, je n’avais aucun droit de lui demandé des comptes et des explications, car sa bonté m’accordait cent fois plus de confiance qu’un professeur de Faculté n’y est tenu par sa fonction. Mais la raison n’avait aucun pouvoir sur ma passion ardente : dis fois par jour, je vins sottement demander s’il n’était pas rentré, jusqu’au moment où je sentis déjà chez sa femme de l’irritation, à la façon dont ses réponses négatives devenaient toujours plus brusques. Je restais éveillé la moitié de la nuit, guettant le bruit de son pas lorsqu’il rentrerait ; le lendemain matin je rôdais avec inquiétude autour de la porte, n’osant plus maintenant poser de questions. Et quand finalement le troisième jour il entra à l’improviste dans ma chambre, la respiration me manqua : mon effroi fut sans doute extraordinaire, comme je le compris du moins à son expression de surprise embarrassée, qu’il tenta de dissimuler en me posant précipitamment quelques questions indifférentes. En même temps son regard m’évitait. Pour la première fois notre entretien alla de travers, les mots trébuchaient les uns contre les autres et, tandis que tous deux nous faisions effort pour écarter toute allusion à son absence, c’est précisément ce que nous ne disions pas qui barrait la route à toute conversation suivie. Lorsqu’il me quitta, la brûlante curiosité flambait en moi comme une torche : peu à peu elle dévora mon sommeil et mes veilles. »

Enfin, pour finir, un passage qui décrit magnifiquement la confusion des sentiments du jeune homme :



« Et réellement, mon maître ne me rendait pas la vie facile. Plus je le servais avec passion, plus il paraissait indifférent à mon culte empressé. Il était rare qu’il me remerciât ; quand je lui apportais au matin, le travail qui m’avait demandé une partie de la nuit, il se contentait de me dire sèchement : « Vous auriez pu attendre jusqu’à demain. » Si dans mon zèle ambitieux je prenais une initiative pour lui plaire, soudain, au milieu de la conversation, il pinçait les lèvres et un mot ironique me repoussait. Il est vrai qu’ensuite, en me voyant m’écarter humilié et troublé, son regard chaud et enveloppant se posait de nouveau sur moi, pour calmer mon désespoir, mais combien cela était rare, oui, combien rare ! Ce chaud et froid, cette alternance d’affabilité cordiale et de rebuffades déplaisantes troublait complètement mes sentiments trop vifs, qui désiraient… Non, jamais je n’aurais pu formuler nettement ce qu’à vrai dire je désirais, ce à quoi j’aspirais, ce que je réclamais, ce à quoi visaient mes efforts, quelle marque d’intérêt j’espérais obtenir par mon enthousiaste dévouement. Car, lorsqu’une passion amoureuse, même très pure, est tournée vers une femme, elle aspire malgré tout inconsciemment à un accomplissement charnel : dans la possession physique, la nature inventive lui présente une forme d’union accomplie ; mais une passion de l’esprit, surgissant entre deux hommes, à quelle réalisation va-t-elle prétendre, elle qui est irréalisable ? Sans répit elle tourne autour de la personne adorée, flambant toujours d’une nouvelle extase et jamais calmée par un don suprême. Son flux est incessant, et pourtant jamais elle ne peut se donner libre cours, éternellement insatisfaite, comme l’est toujours l’esprit. Ainsi son voisinage n’était jamais, pour moi, assez proche ; sa présence ne se manifestait et ne se réalisait jamais complètement dans nos longs entretiens ; même quand il abolissait les distances et se confiait, je savais que l’instant suivant pouvait  détruire d’un geste brutal cet accord profond. A chaque fois, cette instabilité troublait mes sentiments et je n’exagère pas en disant que dans ma surexcitation j’étais souvent sur le point de commettre une folie, simplement parce qu’il avait repoussé avec indifférence, d’une main nonchalante, un livre sur lequel j’avais appelé son attention, ou parce que soudain, lorsque le soir, nous étions plongés dans un profond entretien et que je suivais en haletant le jaillissement de ses pensées (juste après avoir tendrement appuyé sa main sur mes épaules) il se levait tout à coup et disait avec brusquerie : « Mais maintenant, partez ! Il est tard. Bonne nuit. » De telles vétilles suffisaient pour me bouleverser pendant des heures, pendant des jours et des jours. Peut-être que ma sensibilité surexcitée et continuellement sur le qui-vive apercevait une offense là où ne s’en trouvait aucune intention ; mais peut-on après coup s’apaiser soi-même, lorsqu’on éprouve des sentiments aussi perturbés ? Et la même chose se renouvelait chaque jour : près de lui je brûlais de souffrance et loin de lui, mon cœur se glaçait ; sans cesse, j’étais déçu par sa dissimulation sans qu’aucun signe vînt me rassurer, et le moindre hasard jetait en moi la confusion. »

lundi 8 septembre 2014

La simplexité

Epistémologie de la créativité*

Il n’est pas très compliqué de saisir l’origine étymologique de cette audacieuse construction néologistique qu'est la simplexité. (Une création tout droit issue de la simplicité et de la complexité).

Rassurez-vous, j’emploie des mots qui font peur juste pour vous faire peur. Mais j’arrête à partir de cette ligne. En fait, si l’on regarde au-delà de l’apparente complexité des termes, les choses sont assez simples. Et c’est précisément cela qui nous intéresse ici.

Mais j'arrête, j'ai dit.

Tout d’abord, familiarisons-nous avec le mot « simplexité ». Juste le mot.

Simplexité. Simple excité. Simplexe… plexité, flexe, vexe… mais aussi : simplet, replet, plaît.
Prenons le temps de sentir chaque micro mouvement que ce mot impose à notre langue.

Il y a quelque chose de pesant et de crochu dans ce mot. Quelque chose de lourd et de long qui peine à s’élever - dans le son « simp » , « sss » étendu, serpentant ; « im » long et trainant ; « p » tombant - et quelque chose, au contraire, de très envolé, de vif et de fugace, d’échappé, d’insaisissable, de retord, de coquin  – dans le son « plexe », « pl » est souple, mobile, agile, « ex » est coupant.
On ne sait lequel des deux aspects l’emporte, au final. Est-ce que cela termine au raz du sol, entièrement dévoué à la saisie mentale, ou bien haut dans les airs, virevoltant, insaisissable, disparaissant. On ne sait pas. Cela dépend.
De quoi ?
Cela dépend…

Simplexité.

Au-delà de son goût et une fois passée la sensation du mot, il convient d’ouvrir la porte sur ce que peut être la simplexité. Plus qu’un mot, un son ou une sensation, c’est un univers. Un concept.

Un concept qui peut être envisagé, dans un premier temps, comme une « sublimation de la complexité ».

Je m’explique. Tout d'abord, débarrassons la table pour pouvoir y poser nos hypothèses.

Posons comme hypothèse de départ qu’une  chose simple est "élémentaire" (c’est-à-dire constituée d’un seul élément- dans la mesure du possible, ou de très peu d’éléments) et qu’une chose complexe est « composée » de tant d’éléments que sa décomposition – son analyse- semble impossible. 

Posons également que le processus de « comprendre » une chose complexe consiste, dans un premier temps, à « analyser », c’est-à-dire « décomposer » cette chose en autant d’éléments que l’on pourra cerner avec pertinence. 

Ceci étant posé, prenons, ensuite, un esprit.
Pas n’importe quel esprit mais un esprit « disposé » à s’intéresser à des choses, à apprendre. Un esprit curieux et ouvert. Et suffisamment confiant… (Tous les esprits sont ouverts et curieux, mais nous vivons, hélas, dans un monde - le monde des hommes- qui bride cette ouverture).

Enfin, prenons un « évènement ». Il peut s’agir d’un problème, d’une contradiction, d’une information, une observation, une situation… Un évènement qui pose problème si vous préférez. 
Un problème compliqué.

Bon.

Notre esprit qui ne se laisse pas rebuter par l’apparente complexité des choses relève ses manches et embrasse le problème à bras le corps.  Il analyse, décompose, tourne et retourne.
Parfois, peu de gesticulations suffisent à dénouer les liens maladroits d’un problème. En trois mouvements cognitifs, hop, voilà le problème démonté et remonté autrement, si bien qu’il n’y a plus de problème. Juste un joli ensemble sans doute alambiqué, mais surement compréhensible.

Malheureusement, parfois mille gesticulations ne suffisent pas.  Il arrive même très souvent qu’un problème résiste aux assauts rationnels, qu’il soit insoluble dans l’analyse.
Ce n’est pas parce que notre esprit ne se laisse pas rebuter a priori qu’il ne succombe pas, souvent hélas, devant les intrications inextricables de certains pans de problème. Le problème disparaît alors dans une sorte d’impossibilité fondamentale. 

Alors, l’esprit peut, dans un profond désespoir intellectuel, renoncer.
Renoncer à comprendre !
Dans ce cas, il n’est pas rare d’assister à un phénomène surprenant que l'on pourrait appeler une sublimation de la complexité. Comme si l’acharnement qui avait accompagné l’analyse, bien que celle-ci ait été vaine, ne restait pas vain.

Tout ce qui a été trituré, mélangé, ressassé, dépiauté, dans un maelstrom sans fin, fini par s’agencer dans un processus inconscient. Tout d’un coup, notre porteur d’esprit, notre chercheur, ressent une sensation étourdissante. La sensation que « ca y est », « mais oui bien sûr »… Un chemin s’est ouvert, tout au loin, là où il n’avait rien vu la dernière fois qu’il avait regardé. Mais maintenant c’est là.

Sans doute un mot, une odeur, une situation, une intonation, une implication, peut-être un goût, un détail dans un champ de vision, aura fait écho à une bribe de travail inconscient, aura éclairé cette bribe, l'aura sortie du noir, ou lui aura permis de s’incarner dans un élément de réalité. 
De prendre forme.
Une forme palpable. Préhensible.

Une fois échouée sur la rive de la conscience, cette bribe de travail inconscient, inconnu et imperceptible, "ci-gît" :
 « Hey ! Regardez ce qu’on a trouvé échoué juste là… Mais qu'est-ce que c'est que ce truc... Ca bouge! c'est vivant ! Mais c'est... non.... Hey les gars, revenez! C'est ce que cherchait depuis des mois!  »… - et le travail cognitif, conscient,  peut reprendre de plus belle.

Sans doute faut-il à un moment lâcher prise, accepter qu'on  ne maîtrise pas cette drôle de mécanique qu'est la pensée du début à sa « Fin », l'éclaircie, la compréhension.
On peut ne jamais trouver, ne jamais comprendre, mais bien souvent, une démarche de connaissance qui s’inscrit dans une intention honnête, ouverte, opiniâtre et désintéressée, est fortement propice à l’apparition de « bonnes et belles » idées.

Chercher à comprendre, c’est aussi choisir. 
C’est choisir de croire que l’on peut comprendre, tout en étant bien certain que l’on peut ne pas comprendre. C’est risqué, et c’est avant tout une histoire de confiance. Non pas une confiance aveugle en soi, mais une confiance en l’ « extérieur ». C'est une démarche immodeste et humble à la fois.

Par exemple, je vous donne un avis tout personnel. Un avis sur une question "phénoménologique". Un avis que l'on pourra mettre en "époché" car il n'est, en soi, pas question de cela ici, mais je vous le donne quand même:
On peut penser que les choses de la réalité – ou la « Réalité en soi »-  sont récalcitrantes à se laisser comprendre. La réalité, quelque sens que revête ce terme, est mystérieuse, obscure, et, sans doute, ennemie.Il nous faut l'affronter avec vigilance et s'en méfier. "Elle nous joue des tours", pensons-nous.

Je crois davantage que c’est de nous dont il faut se méfier. Admettons-le. Nous avons du mal à accepter que les choses ne soient pas telles que nous voudrions qu’elles soient. C’est comme si notre esprit ne voulait voir que des choses rondes et ne comprenait pas que des choses soient carrées. Nous voudrions ainsi, par exemple, voir des choses rondes parce que le rond aurait une valeur sacrée, ou religieuse, ou traditionnelle, ou esthétique… et que le carré serait mathématique, idéal, inconcevable, métaphysique, extérieur, autre, différent par rapport à nos présupposés. Si l'on accepte que les choses peuvent ne pas être rondes, alors elles peuvent être carrées, ou triangulaires, ou bien autre chose encore. Bref. Cette réalité phénoménologique est accessible dès que l'on accepte qu'elle n'est pas si étrangère, extérieure à nous, ou contre nous. Elle est beaucoup plus accessible dès que nous acceptons que nous sommes capables de la "comprendre" - de la prendre avec soi.
Le problème de notre méfiance vis à vis du "monde", ce n'est pas "lui", ce monde, cet "autre", non. Bien souvent, c'est nous. Tout point de vue part de celui qui regarde.

Sur cette idée selon laquelle la Réalité ne serait pas récalcitrante à la compréhension, j’en appelle à ce petit jeu de symétrie qui, je l’avoue, m’a séduite:

La simplexité est à la simplicité ce que la complicité est à la complexité. Les unes et les autres se font écho.

On peut voir une complicité entre l’évènement problématique, complexe, l’élément de réalité qui nous échappe, d’une part, et d’autre part notre esprit disposé, confiant, embrassant et opiniâtre, et qui, donc, ne regarde pas les choses avec méfiance, appréhension de leur « sens »  ou de leur supposée implication. 
Un esprit libre, finalement.

La réalité se laisse saisir avec la complicité de l’inconscient. Comme s'ils marchaient main dans la main, la réalité et notre inconscient; notre inconscient pourrait nous être plus "étranger" encore que la Réalité !

Il n’est pas anodin que la « simplexité » - sublimation de la complexité- soit riche de sens et que son parent symétrique – la complicité- sublime à son tour le concept de simplexité. On surmonte généralement la complexité d'un problème lorsque l'on veut sincèrement la surmonter. La bonne volonté ne suffit pas mais elle est déterminante. Et après s'être cogné cognitivement sur un problème, après que notre tête toute embrouillée de milles choses soit épuisée, le ciel se dégage, les choses se débrouillent, et c'est précisément ce débrouillage que l'on peut appeler simplexité. Une sublimation de la complexité.

La pensée semble fonctionner en suivant une symétrie. Une idée ne vient pas de nulle part. Une idée qui apparaît est un écho, un reflet biscornu, un remaniement, un autre point de vue, une autre formulation. Une mise en ordre de choses divagantes et chaotiques. Des bribes de flux de pensée se répondent les unes aux autres, s’évoquent, se choquent, s’invoquent, se fondent et se confondent. Non pas dans un marasme clos ou étouffant mais toujours au contact de l’extérieur. Ce formidable et mystérieux extérieur.
L'inconscient fait un travail gigantesque. Il fait office de "pont", de lien, entre notre pensée consciente et la réalité. C'est donc dans la relation confiante entre "nous" et l'"extérieur" que se dessine notre "compréhension". 

…

Le sous-titre provisoire de la « petite épistémologie de la créativité- 1ère partie » était : « de la contrainte nécessaire ». En effet, la contrainte est omniprésente, surtout pour un esprit créatif, comme celui d'un artiste. Comprendre ce qu'implique la contrainte, ce qu'elle est et de quelle manière elle est indispensable sera le fruit du prochain article. De la contrainte comme "barrière de potentiel".

A SUIVRE !

* Pour se remettre dans le bain, on jettera un oeil distrait à cet article : "Petite épistémologie de la créativité".